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mardi 28 octobre 2025

La christianisation de la Gaule au Ier siècle (3)

III. – Preuves indirectes de l’introduction du christianisme dans les Gaules, avant le IIIe siècle

 

Nous voulons grouper dans ce chapitre les principales preuves de l’évangélisation de l’Espagne et de l’Angleterre avant le IIIe siècle, époque que nos adversaires assignent à la prédication des Gales. S’il est avéré que l’Ibérie et la Grande-Bretagne ont reçu des missionnaires aux deux premiers siècles, il faudra bien admettre qu’ils ont suivi, les uns, la voie Aurélienne, qui conduisait de Rome à Cadix, en longeant les côtes maritimes de la Gaule méridionale ; les autres, la voie militaire qui, partant de Rome, aboutissait à Gessoriacum (Boulogne), d’où l’on s’embarquait pour les îles Britanniques. Or, tous les monuments historiques démontrent que l’usage invariable des premiers prédicateurs était de semer la parole divine partout où ils passaient : donc ils n’ont pas pu traverser une grande partie des Gaules sans l’évangéliser, et il serait tout à fait illogique de supposer que le zèle des Apôtres et de leurs disciples se fût porté uniquement sur des points extrêmes, en négligeant complètement les parties intermédiaires.

La tradition espagnole ne s’appuie pas uniquement sur ces légendes dont nos adversaires déclinent l’autorité. il résulte de la lettre que saint Cyprien adressa au clergé d’Espagne, au sujet de Basilide et de Martial,[1] que cette péninsule avait, dès cette époque, des évêchés constitués, des cimetières spéciaux pour les chrétiens, des réunions conciliaires, en un mot, tout ce qui dénote une très-ancienne organisation religieuse. Dès le IIe siècle, Tertullien affirmait que toutes les contrées de l’Espagne étaient soumises à Jésus-Christ.[2] Didyme d’Alexandrie[3], saint Jérôme[4], Théodoret[5], saint Isidore de Séville[6] nous disent tous qu’elles ont été évangélisées par les Apôtres.

On a découvert, dans les ruines de Marcussia (province de Burgos),une inscription qui félicite Néron d’avoir purgé la province des voleurs et de ceux qui prêchaient au genre humain une superstition nouvelle, ce qu’il faut entendre par le Christianisme, que Tacite[7] et Suétone[8] désignaient sous le même nom :

NERONI CL(audio)

CAES(ari) AVG(usto) PONT(ificii) MAX(imo)

OB PROVIN(ciam) LATRONIB(us)

ET JIS QVI NOVAM

GENERI HVM(ano)

SVPERSTITIONEM INCVLCAB(ant)

PVURGATAM[9].

 

Nous savons bien que quelques savants ont considéré cette inscription comme apocryphe ; mais, son authenticité a été revendiquée par d’autres érudits, et spécialement par Ernest Walch, professeur à l’Université d’Iéna, qui a composé deux dissertations sur ce précieux monument[10].

L’Espagne honore d’un culte spécial un certain nombre de Saints qui l’ont évangélisée au premier siècle[11] ; pour ne point nous attarder dans de trop longs détails, nous ne voulons parler que du voyage de saint Paul ; l’apôtre des Gentils écrit de Corinthe aux Romains : « Lorsque je ferai le voyage d’Espagne, j’espère vous voir en passant, afin qu’après avoir joui quelque peu de votre présence, vous me conduisiez dans cette contrée-là[12]. » M. Tailliar nous dit à ce sujet (page 7) : « Quant à saint Paul, il paraît avoir eu l’intention de se rendre en Espagne. Mais rien n’indique qu’il ait réalisé ce projet. Ses prédications s’étendirent depuis Jérusalem jusqu’à L’Illyrie, mais n’allèrent point au-delà. » Si les Livres saints ne nous parlent point de la réalisation du projet bien accentué de l’Apôtre, elle nous est attestée par tant d’écrivains des premiers siècles qu’on ne saurait la mettre en doute. La tactique de nos adversaires consiste souvent à nier, de parti pris, l’authenticité des textes qui les gênent ; mais ils ne pousseront pont assurément la témérité jusqu’à rejeter en bloc les témoignages de saint Clément[13], de saint Athanase[14], de saint Cyrille de Jérusalem[15], de saint Épiphane[16], de saint Jean Chrysostome,[17] de Théodoret[18], de saint Jérôme[19], de saint Grégoire le Grand[20], etc.

Ainsi donc, les renseignements des principaux Pères de l’Église sont en harmonie avec nos légendes, aussi bien qu’avec les traditions locales qui signalent la présence de saint Paul à Arles et à Narbonne, et on devra nous expliquer comment l’Apôtre aurait été atteint de mutisme en traversant la Gaule méridionale, et comment il aurait dédaigné d’y laisser quelques-uns de ses compagnons[21].

Nous ferons la même observation pour le missionnaires qui traversèrent diagonalement la Gaule pour se rendre en Angleterre. Laissons de côté, si l’on veut, l’identité de Claudia Ruffina, fille d’un roi breton, avec la femme chrétienne du sénateur Pudens, ainsi que les légendes qui concernent saint Joseph d’Arimathie, l’apôtre saint Simon, saint Polycarpe, Aristobule, etc., et continuons à n’appeler à notre aide que les Pères de l’Église et les historiens des premiers siècles.

Pomponia Græcina, femme du proconsul Aulus Plautius, le premier qui, sous l’empire de Claude, fit en Angleterre des conquêtes durables, « fit accusée », dit Tacite, « d’avoir embrassé une superstition bizarre et étrangère » », c'est-à-dire la religion chrétienne[22].

Le vénérable Bède nous apprend que, vers le milieu du second siècle, Lucius, roi des Bretons, écrivit au pape Eleuthère pour solliciter des missionnaires, que c’est ainsi que l’Angleterre fut convertie à la foi, et qu’elle en goûta les bienfaits en toute quiétude jusqu’au règne de Dioclétien[23]. Ne nous étonnons donc pas que Tertullien[24] et saint Gildas[25] nous parlent de cette conversion précoce de la Bretagne, qui avait été ébauchée antérieurement par les disciples des Apôtres, d’après les témoignages de Théodoret, de saint Hilaire[26], d’Origène[27] et d’Eusèbe de Césarée[28].

Si nous avons pu conclure, des textes généraux réunis dans le chapitre précédent, que la Gaule a dû être évangélisée dès le premier siècle, nous sommes maintenant bien plus en droit d’affirmer notre opinion, et nous pouvons dire qu’en face de l’Angleterre et de l’Espagne, visitées pendant les deux premiers siècles par les ouvriers apostoliques, le délaissement de la Gaule serait un fait inadmissible, et que le système de nos contradicteurs est marqué du cachet de la plus complète invraisemblance.



[1] Baluze établit l’authenticité de cet écrit qu’avait niée Launoy.

[2] Hispaniarum omnes termini… Christo subditi.

[3] Ad diversas provincias perexisse (Apostolos), ut alius ad Indos, alius ad Hispanias, aliud ad Illyricus, aliis ad Græciam pergeret (In cap. xxxiv Isaiae.).

[4] Qui (Apostoli) de Hierusalem usque ad Illyricum et Hispanias evangelium prædicaverunt, captentes in brevi tempore ipsam quoque romanæ urbis potentiam (In caput xlii Isaiae.).

[5] Exposit. II epist. ad Timoth.

[6] De Vita atque obitu sanctorum.

[7] Exitiabilem superstitionem (Annal., xv, c. 44).

[8] Superstitiones novam et maleficam (In Nerone, c. xvi).

[9] Cette inscription est reproduite dans Gruter, p. 238 ; Baronius, ad ann. 69, n° 46 ; Maceda, p. 101 ; les Bollandistes, 17 oct., p. 23, etc.

[10] Marmor Hispaniæ effosum. – Persecutionis christianorum Nerinianæ in Hispania ex antiquis monumentis probanda uberior explanatio.

[11] Saint Marcel et saint Rufus, fondateurs des églises de Tolède et de Tortosa ; saint Saturnin, évêque de Toulouse, etc. Nous lisons au 15 mai dans le Martyrologe romain : « In Hispania, SS. Torquati, Ctesiphontis, Secundi, Indaletii, Cæcilii, Hesychii et Euphrasii, qui Romæ a sanctis Apostolis episcopi ordinati et ad prædicandum verbum Dei in Hispanias directi sunt ; cumque variis urbibus evangelizasent et innumeras multitudines Christi fidei subjugassent, in ea provincia diversis locis quieverunt.

[12] Quum in Hispaniam proficisci cœpero, spero quod præteriens videam vos, et a vobis deducar illuc, vobis primum ex parte fruitus fuero (Epist. ad Rom., xv, 24). Plus loin (verset 28), il ajoute : Per vos proficiscar in Hispaniam.

[13] Epist. ad Corinth.

[14] Studio fuit sancto viro (Paulo) ad Illyricum illud (evangelium) prædicare ; neque segnescere, neque emittere, quia Romam iret, et in Hispaniam ascenderet (Epist. Ad Drucontium.).

[15] Effusus est super faciem universæ Ecclesiæ ut praedicaret evangelium de Hieroslymis usque ad Illyricum et ædificaret non super alienum fundamentum, ubi jam fuerat prædicatuum, sed usque ad Hispanias tenderet et a mari rubro, imo ab oceano usque ad oceanum tenderet (In caput V Amos).

[16] Hæres. xxvii.

[17] Videas eum (Paulum) ab Hierosolymis usque Hispanias currentem : nam cum Romæ biennium exegisset in vinculis, tandem dimissus est, deinde in Hispaniam profectus (Homel. lxxvi in Matth.). Voir aussi Præf. in epist. ad Hebraeos.

[18] In Psalm. cxvi.

[19] In Isaia, c. 2.

[20] Ecce Paulus, cum nunc Judæam, nunc Corinthum, nunc Ephesium, nunc Romam, nunc Hispaniam pateret… qui se aliud quam esse aquilam demonstrabat ? (In Job l. xxxi). Voyez aussi ib. III Moral., c. xxii.

[21] Sur le voyage de saint Paul en Espagne, voyez un article de M. Laou dans la Revue des Sciences ecclésiastiques, t. IV, p. 47, et un travail de M. Bonnetty dans les Annales de philosophie chrétienne, Ve série, t. V, p. 275.

[22] C’est l’avis unanime de tous ceux qui se sont occupés de Pompona Græcina, entre autres de Juste Lipse, Ernesti, Baronius, Tillemont, M. l’abbé Greppo, M. de Champagny, M. de Rossi, Dom Guéranger, etc.

[23] « Anno ab Incarnatione Domini 156, Marcus Antonius Verus regnum cum Aurelio Commodo fratre accepit. Quorum temporibus, cum Euletherius vir sanctus Pontificatui romanæ Ecclesiæ præesset, misit ad eum Lucius, Britannorum rex, epistolas, obsecrans ut per ejus mandatum christianus efficeretur, et mox effectum piæ postulationis consecutus est : susceptamque fidem Britanni usque in tempore Diocletiani principis inviolatam integramque quieta pace servabant » (Hist. Angl., l. 1, c. 4). Il y a dans ce texte quelques confusions de noms et de dates, qui ne portent d’ailleurs aucun préjudice à notre thèse. Marc-Aurèle ne prit Lucius Commodus Verus pour collègue qu’en 161. Marc-Aurèle était père et non pas frère de Commode.

[24] Britannorum inaccessa Romanis loca Christi vero subdita fuisse (Ad Scapul., c. VII).

[25] Interea glaciali frigore rigente insula… Verus ille sol, universo orbi præfulgidum sui coruscum extendens, tempore, ut scimus, summo Tiberii Cæsaris, radios suos primum indulget, id est sua præcepta, Christus. Quæ licet ab incolis rapide suscepta sunt, apud quosdam tamen integre, et alios minus, usque ad persecutionem Diocletiani (De Excidio Britanniæ).

[26] Texte cité plus haut, à la note 55.

[27] Homel. VI in Lucam et Homel. IV in Ezech.

[28] Alios perro trans oceanum evasisse ad eas insulas quæ Britannica vocantur (Demonstr. Evang., l. III, c. 5).


samedi 16 août 2014

Pain et Parole (7)

Pain et Parole (7)

« Combien disent maintenant : Je voudrais voir sa forme, son visage, ses vêtements, ses chaussures ! Eh bien ! voici que tu le vois, tu le touches, tu le manges. Tu désires voir ses vêtements, mais il se donne à toi, non seulement pour que tu le voies, mais pour que tu le touches et le manges, et que le reçoives en toi ! Donc que personne ne s’approche avec un manque de confiance, personne avec tiédeur – que tous soient enflammés, tous fervents et vigilants » (saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu 82, 4). De plus, l’Amour de Dieu envers nous l’a poussé à nous promettre de faire une expérience non pas ponctuelle, unique, de sa proximité réelle d’avec nous, mais à rester en permanence au cœur de notre existence quotidienne, qui peut ainsi devenir prière, se transformer en source de sainteté, être le point de départ de l’évangélisation du monde. (lire la suite) Dans l’Eucharistie, nous rejoignons Jésus-Christ, « vrai Dieu et vrai homme » (Symbole d’Athanase), même si l’humanité est aussi cachée à nos yeux que la divinité (cf. hymne Adoro te). Nous nous rencontrons avec celui qui a dit : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » (Matthieu 24, 35). Elles ne passent pas puisqu’il est le Verbe consubstantiel du Père. Chaque fois que le prêtre prononce, en la personne du Christ, les paroles de la consécration, celles-là mêmes que notre Seigneur a prononcées le soir du Jeudi Saint au Cénacle, le prodige de la transsubstantiation se produit et le Ressuscité du matin de Pâques vient parmi nous et nous dit : « Paix à vous ! » (Jean 20, 19.21). À la messe, il se produit une transformation. Je m’enferme dans la Croix pour accueillir le Christ, pour être un autre Christ, pour le laisser célébrer le saint Sacrifice. Car je suis au Calvaire, non dans une église ou une chapelle. Au Calvaire, où le Fils de Dieu s’offre à son Père pour moi et pour l’humanité tout entière. Je me fonds dans le saint bois de la Croix, pour m’imprégner du Sang rédempteur. « Des fleuves d’eau vive sortiront de Jérusalem » (Ézéchiel 14, 8). Ils jaillissent du Golgotha. Ils surgissent de la messe, de chaque messe, quand bien même le prêtre se retrouverait tout seul. Voilà pourquoi je veux m’en imbiber au contact de mon Dieu. « Rien n’est plus vrai que cette parole de Vérité » (hymne Adoro te). Ces mots de l’hymne eucharistique nous ont servi de point de départ pour ces réflexions sur le Pain et la Parole en lien avec la Vérité. Nous en vérifions le réalisme. Dieu « ne peut ni se tromper ni nous tromper » (Catéchisme de l’Église Catholique, n° 156). (à suivre…)

dimanche 9 janvier 2011

La vie du baptisé (2)

La vie du baptisé (2)

Le baptisé acquiert donc un regard neuf qui lui permet de considérer les problèmes de la vie sous un angle qui n'est pas exclusivement humain, mais qui sait se rattacher à la Croix rédemptrice du Christ. « Oubliant ce qui est en arrière », il « est tendu vers ce qui est en avant » (Philippiens 3, 13), vers la vie en Dieu, la vie de sainteté, de perfection dans les vertus et dans le bien.
La conversion du baptisé est nécessaire parce que, par suite du péché originel qui marque la nature humaine de façon inéluctable, l'image divine est singulièrement obscurcie dans l'âme et dans l'intelligence humaines. (lire la suite)
Comme le dit saint Athanase, l'homme ne peut plus reconnaître et contempler en lui-même, comme dans un miroir, le Verbe, image du Père à laquelle il a pourtant été créé. Mais il a fallu que le Verbe lui-même se fasse chair, pour restaurer en l'homme l'image du Père et lui restituer la véritable connaissance de Dieu (Contre les païens 34). Il nous fait alors connaître tout ce qu'il a appris de son Père (cf. Jean 15, 15), et nous fait donc connaître Dieu lui-même, que « personne n'a jamais vu » (Jean 1, 18).
Ainsi, le Père nous « a mis en état d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière, qui nous a arrachés à la puissance des ténèbres et fait passer dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission de nos péchés » (Colossiens 1, 12-14). Nous ne saurions trop remercier Dieu de tant de bonté et d'une telle illumination. « La Vie était la lumière des hommes » (Jean 1, 4).

(fin)

samedi 16 janvier 2010

L'ange et le démon gardiens

L'ange et le démon gardiens

« Tous les hommes sont assistés de deux anges, le bon qui le pousse au bien, le mauvais qui le pousse au mal » (Origène, Hom. Luc. 13). Avant le baptême le bon ange était presque impuissant et le mauvais dominait l'âme ; après le baptême la situation est renversée, mais le démon vaincu essaie encore de retarder l'âme dans la voie de la sainteté. (...) « Il est possible et facile de distinguer la présence des bons et des mauvais anges, si Dieu donne cette grâce. La vue des saints anges n'est pas troublante. Elle se produit tranquillement et doucement, si bien qu'aussitôt la joie, l'allégresse et le courage s'insinuent sans trouble et sans agitation. Le désir des biens célestes s'empare d'elle. Mais l'incursion et l'apparition des mauvais sont troubles. (lire la suite) Elles se font avec bruit, rumeurs et cris, comme une agitation de gens mal élevés et de brigands, ce qui produit aussitôt frayeur de l'âme, trouble et désordre des pensées, crainte de la mort et enfin désirs mauvais » (saint Athanase, Vie de saint Antoine 37). « Ceux qui pratiquent la vertu voient s'offrir à eux l'assistance donnée à Dieu par notre nature, assistance qui existait déjà auparavant, puisqu'elle commence à notre naissance, mais dont nous ne prenons conscience que quand nous sommes suffisamment familiarisés avec la vie d'En-Haut. L'homme se trouve ainsi placé entre deux compagnons dont les intentions sont contraires. Le bon esprit agit dans l'âme en montrant les récompenses espérées, en donnant le goût du don de Dieu, l'autre, en offrant les plaisirs sensibles dont il n'y a espoir de retirer aucun bien, mais qui enchaînent les âmes faibles dans le temps présent » (saint Grégrorie de Nysse, Vie de Moïse, n° 67).

Jean Daniélou, Le mystère de l'Avent, Paris, Seuil, 1948, p. 113.114.114-115.

mardi 6 mai 2008

Saint Athanase (3)

Saint Athanase (3)

Parmi les autres œuvres de ce grand Père de l'Église - qui demeurent en grande partie liées aux événements de la crise arienne - rappelons ensuite les autres lettres qu'il adressa à son ami Sérapion, évêque de Thmuis, sur la divinité de l'Esprit Saint, qui est affirmée avec netteté, et une trentaine de lettres festales, adressées en chaque début d'année aux Églises et aux monastères d'Égypte pour indiquer la date de la fête de Pâques, mais surtout pour assurer les liens entre les fidèles, en renforçant leur foi et en les préparant à cette grande solennité.
Enfin, Athanase est également l'auteur de textes de méditation (lire la suite) sur les Psaumes, ensuite largement diffusés, et d'une œuvre qui constitue le best seller de la littérature chrétienne antique : la Vie d'Antoine, c'est-à-dire la biographie de saint Antoine abbé, écrite peu après la mort de ce saint, précisément alors que l'évêque d'Alexandrie, exilé, vivait avec les moines dans le désert égyptien. Athanase fut l'ami du grand ermite, au point de recevoir l'une des deux peaux de moutons laissées par Antoine en héritage, avec le manteau que l'évêque d'Alexandrie lui avait lui-même donné. Devenue rapidement très populaire, traduite presque immédiatement en latin à deux reprises et ensuite en diverses langues orientales, la biographie exemplaire de cette figure chère à la tradition chrétienne contribua beaucoup à la diffusion du monachisme en Orient et en Occident. Ce n'est pas un hasard si la lecture de ce texte, à Trèves, se trouve au centre d'un récit émouvant de la conversion de deux fonctionnaires impériaux, qu'Augustin place dans les Confessions (VIII, 6, 15) comme prémisses de sa conversion elle-même.
Du reste, Athanase lui-même montre avoir clairement conscience de l'influence que pouvait avoir sur le peuple chrétien la figure exemplaire d'Antoine. Il écrit en effet dans la conclusion de cette œuvre : « Qu'il fut partout connu, admiré par tous et désiré, également par ceux qui ne l'avaient jamais vu, est un signe de sa vertu et de son âme amie de Dieu. En effet, ce n'est pas par ses écrits ni par une sagesse profane, ni en raison de quelque capacité qu'Antoine est connu, mais seulement pour sa piété envers Dieu. Et personne ne pourrait nier que cela soit un don de Dieu. Comment, en effet, aurait-on entendu parler en Espagne et en Gaule, à Rome et en Afrique de cet homme, qui vivait retiré parmi les montagnes, si ce n'était Dieu lui-même qui l'avait partout fait connaître, comme il le fait avec ceux qui lui appartiennent, et comme il l'avait annoncé à Antoine dès le début ? Et même si ceux-ci agissent dans le secret et veulent rester cachés, le Seigneur les montre à tous comme un phare, pour que ceux qui entendent parler d'eux sachent qu'il est possible de suivre les commandements et prennent courage pour parcourir le chemin de la vertu » (Vie d'Antoine 93, 5-6).
Oui, frères et sœurs ! Nous avons de nombreux motifs de gratitude envers Athanase. Sa vie, comme celle d'Antoine et d'innombrables autres saints, nous montre que « celui qui va vers Dieu ne s'éloigne pas des hommes, mais qu'il se rend au contraire proche d'eux » (Deus caritas est, n° 42).

Benoît XVI, Audience générale, 20 juin 2007.

lundi 5 mai 2008

Saint Athanase (2)

Saint Athanase (2)

À la mort de l'évêque Alexandre, Athanase devint, en 328, son successeur comme évêque d'Alexandrie, et il se révéla immédiatement décidé à refuser tout compromis à l'égard des théories ariennes condamnées par le Concile de Nicée. Son intransigeance, tenace et parfois également très dure, bien que nécessaire, contre ceux qui s'étaient opposés à son élection épiscopale et surtout contre les adversaires du Symbole de Nicée, lui valut l'hostilité implacable des ariens et des philo-ariens. Malgré l'issue sans équivoque du Concile, qui avait clairement affirmé que le Fils est de la même substance que le Père, (lire la suite) peu après, ces idées fausses prévalurent à nouveau - dans ce contexte, Arius lui-même fut réhabilité -, et elles furent soutenues pour des raisons politiques par l'empereur Constantin lui-même et ensuite par son fils Constance II. Celui-ci, par ailleurs, qui ne se souciait pas tant de la vérité théologique que de l'unité de l'empire et de ses problèmes politiques, voulait politiser la foi, la rendant plus accessible - à son avis - à tous ses sujets dans l'empire.
La crise arienne, que l'on croyait résolue à Nicée, continua ainsi pendant des décennies, avec des événements difficiles et des divisions douloureuses dans l'Église. Et à cinq reprises au moins - pendant une période de trente ans, entre 336 et 366 - Athanase fut obligé d'abandonner sa ville, passant dix années en exil et souffrant pour la foi. Mais au cours de ses absences forcées d'Alexandrie, l'Évêque eut l'occasion de soutenir et de diffuser en Occident, d'abord à Trèves puis à Rome, la foi nicéenne et également les idéaux du monachisme, embrassés en Égypte par le grand ermite Antoine, à travers un choix de vie dont Athanase fut toujours proche. Saint Antoine, avec sa force spirituelle, était la personne qui soutenait le plus la foi de saint Athanase. Réinstallé définitivement dans son siège, l'Évêque d'Alexandrie put se consacrer à la pacification religieuse et à la réorganisation des communautés chrétiennes. Il mourut le 2 mai 373, jour où nous célébrons sa mémoire liturgique.
L'œuvre doctrinale la plus célèbre du saint évêque alexandrin est le traité Sur l'incarnation du Verbe, le Logos divin qui s'est fait chair en devenant comme nous pour notre salut. Dans cette œuvre, Athanase dit, avec une affirmation devenue célèbre à juste titre, que le Verbe de Dieu « s'est fait homme pour que nous devenions Dieu ; il s'est rendu visible dans le corps pour que nous ayons une idée du Père invisible, et il a lui-même supporté la violence des hommes pour que nous héritions de l'incorruptibilité » (54, 3). En effet, avec sa résurrection le Seigneur a fait disparaître la mort comme « la paille dans le feu » (8, 4). L'idée fondamentale de tout le combat théologique de saint Athanase était précisément celle que Dieu est accessible. Il n'est pas un Dieu secondaire, il est le vrai Dieu, et, à travers notre communion avec le Christ, nous pouvons nous unir réellement à Dieu. Il est devenu réellement « Dieu avec nous ».

(à suivre...)

vendredi 2 mai 2008

Saint Athanase (1)

Saint Athanase (1)

Revenons avec Benoît XVI l'évocation des grands Maîtres de l'Église antique avec saint Athanase d'Alexandrie : « Cet authentique protagoniste de la tradition chrétienne, déjà quelques années avant sa mort, fut célébré comme « la colonne de l'Église » par le grand théologien et évêque de Constantinople Grégroire de Nazianze (Discours 21, 26), et il a toujours été considéré comme un modèle d'orthodoxie, aussi bien en Orient qu'en Occident. Ce n'est donc pas par hasard que Gian Lorenzo Bernini en plaça la statue parmi celles des quatre saints Docteurs de l'Église orientale et occidentale - avec Ambroise, Jean Chrysostome et Augustin -, qui dans la merveilleuse abside la Basilique vaticane entourent la Chaire de saint Pierre. (lire la suite)
Athanase a été sans aucun doute l'un des Pères de l'Église antique les plus importants et les plus vénérés. Mais ce grand saint est surtout le théologien passionné de l'incarnation, du Logos, le Verbe de Dieu, qui - comme le dit le prologue du quatrième Évangile - « se fit chair et vint habiter parmi nous » (Jean 1, 14). C'est précisément pour cette raison qu'Athanase fut également l'adversaire le plus important et le plus tenace de l'hérésie arienne, qui menaçait alors la foi dans le Christ, réduit à une créature « intermédiaire » entre Dieu et l'homme, selon une tendance récurrente dans l'histoire et que nous voyons en œuvre de différentes façons aujourd'hui aussi. Probablement né à Alexandrie vers l'an 300, Athanase reçut une bonne éducation avant de devenir diacre et secrétaire de l'évêque de la métropole égyptienne, Alexandre. Proche collaborateur de son évêque, le jeune ecclésiastique prit part avec lui au Concile de Nicée, le premier à caractère œcuménique, convoqué par l'empereur Constantin en mai 325 pour assurer l'unité de l'Église. Les Pères nicéens purent ainsi affronter diverses questions et principalement le grave problème né quelques années auparavant à la suite de la prédication du prêtre alexandrin Arius.
Celui-ci, avec sa théorie, menaçait l'authentique foi dans le Christ, en déclarant que le Logos n'était pas le vrai Dieu, mais un Dieu créé, un être « intermédiaire » entre Dieu et l'homme, ce qui rendait ainsi le vrai Dieu toujours inaccessible pour nous. Les évêques réunis à Nicée répondirent en mettant au point et en fixant le « Symbole de la foi » qui, complété plus tard par le premier Concile de Constantinople, est resté dans la tradition des différentes confessions chrétiennes et dans la liturgie comme le Credo de Nicée-Constantinople. Dans ce texte fondamental - qui exprime la foi de l'Église indivise, et que nous répétons aujourd'hui encore, chaque dimanche, dans la célébration eucharistique - figure le terme grec homooúsios, en latin consubstantialis : celui-ci veut indiquer que le Fils, le Logos est « de la même substance » que le Père, il est Dieu de Dieu, il est sa substance, et ainsi est mise en lumière la pleine divinité du Fils, qui était en revanche niée par le ariens.

(à suivre...)

mardi 30 octobre 2007

Arrets sur christianisme (2)


Arrêts sur christianisme (2)

Un aspect distingue profondément le christianisme des autres religions. Presque toujours le sentiment religieux s'exprime par toute une série de pratiques et d'exigences de comportements, par des rites propitiatoires, par des sacrifices que l'on offre, destinés à obtenir la protection de la divinité ou à se réconcilier avec elle. Mais le christianisme présente une vision complètement différente. Ce n'est pas l'homme qui se tourne vers Dieu et qui s'efforce de retrouver sa faveur, mais c'est Dieu lui-même qui, pour relever l'humanité de sa détresse, en épouse la condition dans une humiliation inouïe ; il se charge de ses faiblesses, il le réconcilie avec Lui, il le fait participer de sa propre sainteté. De ce fait le salut a une toute autre dimension : il ne consiste pas seulement à rétablir le lien de l'homme avec Dieu, mais à opérer une véritable transformation de la créature, une sorte de divinisation, comme disent les Pères de l'Église. Le Verbe « s'est fait homme, dit saint Athanase, pour que l'homme parvienne à être Dieu » (De Incarnatione Verbi, 54).
J. Grifone, Des Évangiles à Jésus-Christ. Voies de la raison et du cœur, Tempora, Perpignan, 2007, p. 140.