lundi 12 janvier 2026
lundi 10 novembre 2025
La christianisation de la Gaule au Ier siècle (8)
§ V. – Objections tirées de la
vraisemblance historique.
Il n’est point vraisemblable,
a-t-on dit ; que saint Pierre et saint Clément aient envoyé des
missionnaires dans des villes aussi peu importantes que l’étaient alors Lutèce,
Limoges, Lodève, Saintes, Périgueux, et qu’ils aient oublié d’autres cités bien
plus considérables, où tout le monde convient que des sièges épiscopaux ne
furent constitués qu’au IIIe ou au IVe siècle. sans essayer
d’établir ici une comparaison sur l’importance relative des cités en Gaule, étude
pour laquelle les renseignements feraient souvent défaut, nus irons qu’il n’est
nullement démontré que saint Pierre et saint Clément aient spécialement désigné
telle ou telle vile aux disciples qu’ils envoyaient dans les Gaules. Nous
croyons que presque tous furent des évêques régionnaires ; après de
nombreuses courses apostoliques, ils s’arrêtèrent là où les fixa leur
inspiration personnelle, ou plutôt l’influence de la grâce. Un certain nombre
d’entre eux ont été considérés comme fondateurs de sièges épiscopaux,
uniquement parce que leurs courses apostoliques ont été interrompues par le
martyre ; ainsi donc, l’importance respective des cités est une
considération qui doit rester complètement étrangère à nos débats.
Mais cependant, insistera-t-on,
n’est-il pas singulier que la Gaule-Belgique ait été évangélisée au Ier
siècle, alors que des provinces bien plus romaines, Lyon et Vienne[1], n’ont reçu les lumières
de la foi que vers l’an 160 ? Cette dernière assertion est une hypothèse
toute gratuite : on a beau répéter que saint Pothin fut le fondateur de
l’Église lyonnaise, on ne le prouvera jamais. La lettre que les Églises de
Vienne et de Lyon adressèrent à celles d’Assise ; se borne à dire que
« le ministère de l’épiscopat de Lyon fut confié à saint Pothin »[2] : ce qui ne démontre
nullement qu’il n’a pas eu de prédécesseurs dans cette cité, et surtout qu’il
n’y eut pas là de chrétiens avant lui ; car de vastes assemblée de fidèles
ont dû se former dans bien des lieux où ne résidaient point de pontife, et ce qui
s’est passé en Amérique, au XVIe sicle, nous explique ce qui dut avoir
lieu dans nos contrées.
Nos adversaires comprennent que
cette introduction du christianisme à Lyon, au milieu du IIe siècle, peut faire
sembler étrange le retard d’un siècle qu’ils exigent pour les autres contrées
des Gaules. Aussi, pour établir entre ces deux périodes une différence
radicale, ils font de Lyon et des sièges qui en dépendaient une Église
gallo-grecque. On rappelle que saint Pothin est né en mais par quel document prouverait-on
qu’il vint chez nous directement de l’Orient, et qu’il ne fut point envoyé par
le Saint-Siège ? Nous dirons la même chose de saint Irénée qui fut sacré
en Occident. « Il est manifeste », a dit le pape saint
Innocent, « qu’aucune Église n’a été fondée en Italie et dans les
Gaules que par l’autorité de saint Pierre et de ses successeurs[3]. » L’Église de Lyon
est essentiellement latine par son origine et sa constitution, et nous ne
voyons pas plus de raison de la qualifier de gallo-grecque qu’on n’en aurait à
dire que l’Église d’Amiens est gallo-espagnole, parce qu’elle a été fondée par
saint Firmin de Pampelune.
Une autre prétendue
invraisemblance qu’on ne cesse de nous opposer, ce sont les lacunes qui
apparaissent entre le Ier et le IIIe siècle, dans la plupart
de nos listes épiscopales. On vit que c’est là encore une de ces preuves
négatives dont la valeur doit s’éclipser devant les arguments positifs que nous
avons produits. Pour qu’elle conservât quelque apparence de force, il faudrait,
d’ailleurs, établir : 1° que toutes les Églises que nous proclamons avoir
té fondées au Ier siècle sont dépourvues d’une liste complète ;
2° que ces lacunes ne se remarquent point dans des Églises italiennes qui, de
l’aveu de nos adversaires, datent des temps apostoliques ; 3° que de
semblables lacunes n’apparaissent point dans les catalogues de moyen âge ;
4° que nous fussions impuissants à expliquer ces interruptions ce sièges. Or,
nous allons démontrer tout le contraire.
1° L’Église de Trèves compte
vingt-cinq évêques rangés au nombre des Saints, depuis sa fondation jusqu’en
l’an 314, ce qui suffit largement pour exclure tout interrègne. Les listes
épiscopales sont complètes, ou peu s’en faut, du Ier au IIIe siècle, à Metz, à
Reims, à Chartres, à Narbonne, etc. Nous devons en conclure que la brièveté des
autres listes doit s’expliquer par un autre système que celui de nos
adversaires, puisqu’une seule exception avérée renverse leur hypothèse.
2° Que peuvent prouver ces interruptions
contre l’apostolicité des Églises des Gaules, lorsque nous en trouvons de
semblables pour les sièges d’Italie et d’Orient, dont nos contradicteurs ne sauraient
nier l’existence dès le Ier siècle ? M. l’abbé Richard[4] a constaté que Corinthe ne
nous offre que six noms d’évêques pour les trois premiers siècles ;
Éphèse, rois noms pour les deux premiers ; Philippes, huit noms jusqu’au
XIIe siècle ; Athènes, quinze noms jusqu’au XIIe
siècle ; Aquilée, cinq noms jusqu’à la paix de Constantin ; Marsi, trois
noms jusqu’au VIe siècle ; Ravenne, treize nom jusqu’au XVe
siècle ; Spolète, neuf noms jusqu’en 350 ; Lucques, trois noms
jusqu’à Constantin. Tout au contraire, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, etc., nous
présentent de trente-cinq à quarante évêques pour l’ère des persécutions qui
dévorait si vite les chrétiens. Des savants ont expliqué ces différences
incontestables de trois façons : 1° par le peu de soin qu’on mit à rédiger
les premiers catalogues ; 2° par la destructions des monuments primitifs
où auraient pu figurer ces listes ; 3° par les persécutions qui, en
certains lieux, interrompirent réellement les successions épiscopales. Qu’on
nous dise comment ces explications, reconnues valables pour l’Orient et
l’Italie, ne seraient plus de mise quand il s’agit des Gaules et de
l’Espagne ?
3° Sans sortir de la France, ne
voyons-nous pas de longues lacunes dans les catalogues épiscopaux du moyen âge,
notamment à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille, à Toulon, à Aire, etc. Dans
d’autres cités, on remarque des interruptions au IXe siècle : on les
explique par les invasions des Normands ; est-ce que les persécutions des
premiers siècles n’ont pas dû voir la même influence sur la succession
régulière des sièges ?
4° La brièveté des listes
épiscopales peut s’expliquer, selon les localités, de deux manières. Ce n’est
point dans les temps de persécution qu’on songe à créer des archives. Tout nous
démontre que c’est vers le VIIIe siècle qu’on inséra dans les
diptyques les noms des évêques. Faut-il s’étonner qu’en l’absence de documents
on ait commis des oublis inévitables : on se rappelait bien le nom du
fondateur, qui d’ailleurs était presque toujours inscrit dans la liturgie des
Saints, mais il n’en était pas de même pour tous ceux de ses successeurs dont
le mémoire n’avait pas été perpétuée par la popularité du culte. Supposons un
instant des diptyques bien complets au VIIIe siècle ; combien y
en a-t-il eu qui avaient survécu aux invasions des Normands ? Il a fallu
les restituer de mémoire au Xe siècle, à l’aide des légendes des Saints,
des actes des conciles et des rares chroniques qui avaient échappé à la
destruction. Comment pourrait-on exiger pour nos succession d’évêques une
intégralité, qu’on se garderait bien de réclamer dans l’ordre civil ou
militaire ? « Que diraient nos adversaires », s’écrie fort bien
M. Salmon[5], « si, leur ayant
demandé la liste des gouverneures romains des provinces, nous venions gravement
leur soutenir que les Gaules n’ont pas eu de gouverneurs pendant cet espace de
temps ? »
L’explication que nous venons de
donner peut s’appliquer à un certain nombre de diocèses ; dans beaucoup
d’autres, les lacunes des listes épiscopales témoignent tout simplement d’une
longue vacance des sièges. L’attachement des campagnes au culte druidique,
l’intolérance des magistrats romains, auxquels appartenait le patronage
officiel du polythéisme, arrêtèrent en bien des endroits l’essor de la religion
nouvelle[6] ; ici, les premières
étincelles de la foi furent complètement étoffées ; là, le culte du vrai
Dieu se maintint dans quelques groupes, mais sans organisation, ou peut-être
avec une organisation tout autre que celle de nos jours. Le P. Perrone,
s'inspirant d’un passage de saint Jérôme[7], croit que beaucoup
d’Églises, après la mort de leur fondateur, furent longtemps régies par un
conseil d’anciens, et que plus tard, les inconvénients de ce système
oligarchique firent élire un des prêtres pour gouverner toute la communauté
chrétienne. c’est là un mode d’administration qui a été en vigueur dans
diverses contrées de l’Amérique et de l’Océanie, avant que la Papauté at
multiplié les sièges et délimité les diocèses[8].
Quoi qu’il en soit, il faut
reconnaître que ce fut l’avènement de Constantin qui ouvrit une ère nouvelle au
Christianisme dans toutes les provinces de l’empire, en permettant à la
hiérarchie religieuse de d’affermir et de se développer. C’est alors que dans
beaucoup de cités, évangélisées deux siècles auparavant par un évêque
régionnaire, on vit d’établir une véritable organisation épiscopale, qui avait
été essaye de nouveau, mais souvent dans succès, au milieu du IIIe
siècle. par un juste sentiment de piété et de reconnaissance, on dut considérer
comme premier évêque de chaque diocèse celui qui, du temps des Apôtres, était
veut y apporter le témoignage de sa parole pu de son sang.
Voici donc trois solutions
différentes, mais dont chacune est applicable à tout diocèse dont la liste
épiscopale est incomplète, et dont aucune n’est exclusive des autres, puisque
nous admettons que, dans certains diocèses, il y eut interruption de sièges, et
que, dans d’autres, il n’y en eut point. Que devient dès lors la prétendue
invraisemblance que nous allèguent nos contradicteurs ?
[1] Nous devons rappeler que
l’Église de Vienne fait remonter bien plus haut son origine, puisqu’elle
considère comme son premier apôtre saint Crescent, disciple de saint Paul.
[2] Qui episcopatum
Lugdunensis Ecclesiæ administrabat. Ruinart, Acta sincera, p. 52.
[3] Manifestum est, in omnem
Italiam et Galliam, nullum instituisse ecclesiæ, nisi eos quos venerabilis
Petrus aut ejus successores constituerant sacerdotes. Epist. 25.
[4] Origines chrétiennes de
la Gaule, p. 62.
[5] Recherches, etc.,
p. 202.
[6] Ce n’est point là une
simple hypothèse, et nous ne faisons que généraliser ce que Grégoire de Tours
dit du siège qu’il occupait : « Quod si quis requirit cur, post
transitum Gatiani episcopi, unus tantum usque ad . Martinum fuisset episcopus,
noverit quia, paganis obsistentibus, diu civitas Turonica sine benedictione
sacerdotali fuit. »
[7] Idem est presbyter qui et
episcopus, et communi presbyterorum consilio ecclesiæ gubernabantur ; post
(ea) vero in toto orbe decretum est ut unus de presbyteris electus superponeretur
cæteris, ad quem omnis ecclesiæ cura pertineret et schismatim semina
tollerentur. In Tit., 1, 5, 5.
[8] Voir à ce sujet un
excellent chapitre des Origines chrétiennes de la Gaule, p. 51.
Publié par
Dominique
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Catégories : christianisation, Eglise de Lyon, évangélisation, Gaule, histoire, Ier siècle, listes épiscopales, saint Clément, saint Pothin
samedi 8 novembre 2025
La christianisation de la Gaule au Ier siècle (7)
§ II. – Objections tirées de
certaines données historiques
M. Tailliar (p. 123), pour
expliquer comment la Gaule ne fut évangélisée que sous le pontificat de saint
Fabien 236-250), partage la papauté primitive en trois phases : la phase
Juive, qui comprendrait les cinq premiers papes ; la phase grecque
(109-192) et la phase latine. La première ne se serait nullement occupée des
Gaules ; la seconde aurait fondé les sièges gallo-grecs des bords du
Rhône ; à la troisième serait due l’érection des sept premières Églises
gallo-latines, au midi, à l’est et au nord de la France. Quand bien même cette
classification ne serait pas complètement arbitraire[1], nous pourrions toujours
dire qu’elle ne prouve absolument rien. Les successeurs des Apôtres, quelle que
fût leur nationalité, n’en héritaient pas moins de leurs droits et de leurs
devoirs, et ils ne pouvaient oublier que c’est à eux, comme au Collège
apostolique, que le divin Sauveur avait intimé cet Ordre : Docete omnes
gentes.
Notre savant collègue insiste
beaucoup sur un autre argument qui lui paraît décisif : « L’état
social au milieu duquel vivent ces Saints », nous dit-il (p. 197),
« l’administration romaine organisée de leur temps, les institutions
judiciaires alors en vigueur, les lois qui leur sont appliquées son du IIIe
et non du Ier siècle. » Sur quoi s’appuie-t-on pour produire
une affirmation si positive ? sur quelques détails de légendes écrites du
Ve au Xe siècle. Est-ce que leurs auteurs, peu versés
dans la science de l’antiquité, ne se souciant guère de faire de la couleur
locale, n’ont pas dû souvent confondre les temps et les lieux, donner aux
localités les noms qu’elles portaient de leur temps ; et rajeunir les
mœurs et les institutions dont ils avaient à parler ? Nous irons plus loin
que M. Tailliar, et nous dirons que certains détails historiques de ces légendes
ont une physionomie toute mérovingienne. On n’en conclura pas assurément que
les Saints dont elles racontent la vie n’ont vécu qu’au VIe ou VIIe
siècle, mais que leurs biographes ont agi souvent comme ces peintres du XVIe
siècle, qui donnaient aux Apôtres l’allure et les costumes des cours de
François Ier ou de Charles-Quint.
C’est précisément l’état de la Gaule
au Ier siècle qui nous démontre l’invraisemblance de l’oubli qu’en
auraient fait les missionnaires chrétiens. C’est de l’an 58 à l’an 52, avant
Jésus-Christ, que César soumit notre pays à la puissance romaine ; c’est
Auguste qui fit ouvrir les quatre voies qui, partant de Lyon, coupaient en
quatre parties le territoire conquis. Les commerçants, comme nous l’apprend
Strabon, s’étaient empressés d’établir des relations d’échange entre Rome et la
partie la plus occidentale de la Celtique ; de nombreuses familles
italiennes étaient venues se fixer dans nos provinces, pour y exploiter les
terres qu’on leur donnait ou qu’ils achetaient à bas prix. Et il faudrait
admettre que, parmi tous ces négociants et ces colons, il n’y a pas eu de ces
chrétiens qui remplissaient pourtant déjà la capitale du peuple-roi, ou que,
s’il y en a eu, ils n’ont pas cherché à propager leur doctrine, à attirer ces
missionnaires qui n’auraient eu de zèle à dépenser que pour l’Afrique et l’Asie !
Et cet état de choses aurait duré deux siècles et demi ! Et la Gaule,
cette province qui vivait de la vie de Rome, aurait encore ignoré le grand
événement qui agitait la société romaine, à l’époque même où Tertullien disait
aux magistrats de l’empire : « Nous remplissons tout ce qui est à
vous, vos villes, vos îles, vos forteresses, vos colonies, vos bourgades, vos
assemblées, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le
forum ; nous ne vous laissons que vos temples ! »
Si, des temps gallo-romains, nos
adversaires portent les yeux sur le moyen âge, ils y trouvent in autre genre
d’argument. Ne pouvant nier les affirmations des légendes sur l’origine
apostolique de nombreuses Églises des Gaules, ils expliquent ces assertions par
de prétendues rivalités de sièges épiscopaux et de monastères. Tous les
monuments historiques que nous invoquons ne sont, d’après M. Tailliar, que
« des plaidoyers en faveur de telle ou telle Église et décident dans leur
propre cause ». Cette généralisation n’est nullement motivée : nous
ne voyons, au moyen âge, que trois grands procès sur la matière qui nous
occupe : ils sont relatifs à saint Trophime, à saint Martial, et à saint
Denis, et ne justifient nullement les conclusions de M. Tailliar. Si l’Église
de Vienne a contesté à celle d'Arles sa suprématie, elle n’a jamais nié que
saint Trophime fût un disciple des Apôtres. En ce qui concerne saint Martial,
la discussion roula, non point sur la date de sa mission, mais sur son titre
d’apôtre. Pour saint Denis, on ne met pas en doute d’époque de son apostolat,
mais son identité avec l’aréopagite[2].
Si les traditions en faveur du
premier siècle étaient le fruit d’amours-propres locaux, comment
n’auraient-elles pas été énergiquement démenties par les Églises rivales ?
Comment des sièges importants, comme Lyon, Bordeaux, Cambrai, n’auraient-ils
pas ambitionné la gloire d’une antiquité reculée que s’arrogeaient des Églises
bien inférieures, comme Apt, Séez et Béziers ? Comment ces traditions
auraient-elles été adoptées par les autres diocèses et soutenues par des savants
étrangers, tels ceux d’Italie, qui n’avaient à défendre aucun esprit de
clocher ? « Singulier contraste », s’écriait le Journal de
Trévoux en 1725[3], « qui
s’accorde avec la jalousie réciproque des peuples sur tout de qui les
distingue ! Ce sont les étrangers qui persistent à reculer jusqu'aux temps
apostoliques la mission de os premiers évêques, pendant que nous renonçons dédaigneusement
à l’antiquité de cette origine, pour nous en donner une plus récente
Insisterait-on en disant que les
Églises, comme les villes, ont toujours eu une tendance à vieillir leur
berceau, et qu’on s’explique les prétentions des sièges épiscopaux, en voyant
celles de certaines cités qui ont jadis réclamé pour fondateur, soit un prince
aventurier, exile de Rome, soit quelque héros échappé d’Ilion ! Nous
répondrons que ces imaginations romanesques ne datent ni des temps mérovingiens,
ni du moyen âge. C'est seulement aux XVe et XVIe siècles
qu’on voulut rattacher l’histoire des Gaules à celle de l’antique Troie at
parfois même à Noé et à ses enfants. Ce fut le dominicain Annus de Viterbe qui
donna, le premier, en 1498, la série des prétendus rois primitifs des Gaules,
qu’il attribua à Bérose. D’autres écrivains brodèrent bientôt sur ce thème des fictions
aventureuses, et l’on inventa des biographies détaillées des vingt-quatre
souverain qui se seraient succédé dans les Gaules, depuis le déluge jusqu’à la
guerre de Troie. On voit qu’aucune assimilation ne saurait être établie entre
les rêveries du XVIe sicle et les traditions religieuses dont
l’origine remonte à la naissance du Christianisme.
§ III. – Objections tirées de la
philologie.
On s’est demandé dans quelle
langue auraient prêché les missionnaires du premier siècle. en celtique ?
ils ne le connaissaient pas ; en latin ? les auditeurs n’auraient point
compris. « Si ces prédications retentissent à la fin du troisième
siècle », dit M. Dufour, « les difficultés doivent être de beaucoup
moins grandes ; le peuple celtique est entièrement romanisé »[4]. Nous croyons que les
difficultés sont restées à peu près les mêmes ; dès le premier siècle,
comme au troisième, on parlait latin dans les villes peuplées de colons
romains ; au troisième siècle, comme au premier, la plupart des campagnes
avaient encore conservé leur idiome primitif. Aux deux époques, les
missionnaires romains se trouvaient donc en face de deux langues bien diverses,
et nous savons qu'ils ont prêché dans les petites bourgades, aussi bien que
dans les grandes cités. Avaient-ils reçu, comme les Apôtres, le don des
langues ? Apprirent-ils la langue du pays, comme font aujourd’hui ceux de
nos missionnaires qui évangélisent la Chine ou la Tartarie ? Nous n’en
savons rien, et la solution de cette question n’apporterait aucun jour sur
l’époque où la foi s’introduisit dans nos contrées.
Il est une question que nos
contradicteurs voudraient détourner de son sens réel, pour nous ôter un point
d’appui : c’est celle de disciple des Apôtres, disciple de saint Pierre.
« N’est-ce pas prendre trop à la lettre », dit M. Dufour (p. 14),
« une expression figurée, qui est même entrée dans notre langue ? Et
à qui ferait-on croire que qualifier aujourd’hui un médecin de disciple
d’Hippocrate, cela voudrait dire qu’il aura été formé par le savant grec, dans
l’art de guérir ? » S’il s’agissait d’une locution honorifique, on aurait
déligné nos missionnaires sous le nom de disciples de Jésus-Christ et non point
de disciples des Apôtres, puisqu’ils enseignaient la religion du Sauveur ;
s’il s’agissait d’une expression figurée, pourquoi ne la voyons-nous pas
appliquée aux missionnaires des IVe et Ve siècles, qui y auraient
eu les mêmes droits. Il suffit d’être quelque peu familier avec le langage des
Pères et des Martyrologes, pour coir que cette qualification doit toujours être
prise dans son sens littéral, parfaitement déterminé d’ailleurs par les textes nombreux
où il est dit que saint Pierre ou saint Clément envoya tels ou tels de ses
disciples dans les Gaules.
[1] Dans la prétendue phase
juive de M. Tailliar, composée de cinq papes, se trouvent : saint Lin,
italien d’origine, né à Volterra ; saint Clément Ier, né à
Rome. Saint Clet, omis dans cette nomenclature, naquit à Tome. Ainsi donc, sur
six papes, en voilà trois latins. Nous pourrions ajouter que saint Évariste
naquit en Grèce d’un père juif, de la cité de Bethléem, tandis que M. Tailliar
le fait naître à Bethléem (p. 116). Sur les huit papes de la prétendue phase
grecque, nous n’en croyons que trois qui soient d’origine grecque. Saint
Alexandre Ier et saint Sixte Ier naquirent à Rome ;
saint Pie Ier, en Italie ; saint Ancet, en Syrie ; saint
Soter, à Fondi, en Campanie. La phase latine aurait été inaugurée par saint
Victor, qui naquit en Afrique, et dont M. Tailliar fait commencer le pontificat
en l’an 192, tandis que les meilleurs criques reportent son règne à l’an 185.
[2] Voir l’excellent ouvrage
de M. l’abbé Darras, Saint Denis l’aréopagite, premier évêque de Paris. On y
trouvera une réfutation inattaquable de l’opinion qui accuse Hilduin (IXe
siècle) d’avoir inventé l’identité de saint Demis, évêque de Paris, avec saint Denis
l’aréopagite. L’auteur a ajouté de savants arguments à ceux qu’avaient déjà
produits, en faveur du Ier sicle, Mabillon, Pagi, Noël Alexandre, Roncaglia,
Chiffet, Halloix, etc.
[3] Numéro de janvier, p. 93.
[4] L’apostolat de saint
Firmin, p. 9.
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Dominique
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Catégories : Arles, christianisation, évangélisation, Gaule, histoire, Ier siècle, Journal de Trévoux, Saint Denis, saint Martial, saint Trophime, Sulpice Sévère, Tertullien, Vienne
mercredi 5 novembre 2025
La christianisation de la Gaule au Ier siècle (6)
V. – Réfutation des principales
objections contre l’évangélisation des Gaules au Ier siècle
Quand de solides arguments
établissent un fait, il ne saurait être mis en doute par quelques objections
dont on ne trouverait point la solution. S’il n’en était pas ainsi, que d’événements
ne pourrait-on pas exclure du domaine de la certitude, sous prétexte que tel
chroniqueur n’en a point parlé, que tel autre paraît avoir rendu un témoignage
contraire, que ceux-ci sont en contradiction avec certains détails, que ceux-là
laissent dans l’ombre une partie de la question. Appuyé sur ce principe de
critique, nous pourrions dire que nous croyons avoir prouvé l’évangélisation
des Gaules, au Ier siècle, d’une manière assez péremptoire, pour
que ce système historique ne puisse être battu en brèche, même par des
objections que nous pourrions résoudre. Mais toutes celles qu’on a accumulées
sot loi d’être irréfutables et peuvent même nous fournir de nouveaux arguments.
Nous allons les grouper dans un ordre méthodique, pour maintenir ma clarté dans
nos débats, et nous examinerons successivement les objections tirées : 1°
de saint Sulpice Sévère et de saint Grégoire de Tours ; 2° de certaines
données historiques, 3+ de la philologie ; 4° de l’archéologie ; 5°
de la vraisemblance historique.
§ 1. – Objections tirées de saint
Sulpice Sévère et de saint Grégoire de Tours
Sulpice Sévère, en parlant de la cinquième
persécution qui eut lieu en 177, sous Marc-Aurèle, nous dit que « c’est
alors qu’on vit pour la première fois des martyrs dans les Gaules, la religion
chrétienne ayant été embrassée tardivement au-delà des Alpes »[1].
Nous adversaires qui n’ont que
deux textes dans leur arsenal, celui-ci et celui de Grégoire de Tours, s’y
cramponnent d’autant plus, et font valoir la qualité des témoignages à défaut
de la quantité. De celui que nous venons de citer, ils concluent : 1°
qu’il n’y a point eu de martyrs dans les Gaules, avant ceux qu’immola à Lyon la
persécution de Marc-Aurèle ; 2° que le Christianisme ne pénétra chez nus
que peu de temps avant le règne des Antonins.
Sulpice Sévère, dans un court
abrégé d’histoire, où il résume en vingt lignes cent soixante-cinq années des
annales de l’Église, n’a dû se préoccuper que des faits généraux et a pu
négliger de parler des rares martyrs des deux premiers siècles, comme il a omis
plus tard de mentionner la destruction de la légion thébéenne. Rien n’empêche
de croire que, par le mot martyria, il ait entendu des massacres collectifs
et non des exécutions isolées, bien que nous devions loyalement reconnaître que
c’est dans ce dernier sens que cde même mot est employé parfois par l’auteur[2]. Mais nous préférons dire
que, dans ce chapitre, l’annaliste se contente de résumer Eusèbe qui, écrivant
en Orient, n’a pas eu connaissance des martyrs primitifs des Gaules et n’a eu
sous les yeux que des documents relatifs aux célèbres massacres de Lyon.
Sulpice Sévère a eu tort sans doute de ne point rectifier sur ce point l’auteur
qu’il analysait, mais il n’a pu voir là qu’un détail secondaire dans le rapide
coup-d’œil d’ensemble qu’il jetait sur les persécutions générales.
Mais, dira-t-on, l’historien ne
nous livre-t-il pas sa propre pensée, en ajoutant que la foi ne s’est
introduite que tardivement dans les Gaules ? Ici, on interprète abusivement
le texte que nous avons cité. Il y est dit que la religion chrétienne fut
embrassée (suscepta), et non point prêchée, fort tard dans les Gaules,
ce qui est tout différent. Nous ne sommes pas en contradiction avec l’évêque de
Bourges, quand nous disons que le Christianisme, importé dans les Gaules au Ier
siècle, n’y remporta que des succès partiels, que les persécutions arrêtèrent
si bien ses développements que les missionnaires du IIIe siècle et
du suivant trouvèrent presque partout le paganisme en vigueur, et que leurs
efforts auraient peut-être échoué de nouveau sans la conversion de Constantin.
Les légendes de saint Martin, de saint Amand, de saint Valery et de saint
Berchond, de saint Honoré et de bien d’autres nous prouvent que les croyances
païennes avaient encore de profondes racines du IVe au VIIe
siècle[3]. Il suffirait qu’il y eût
dans la Gaule des deux premiers siècles un certain nombre de chrétiens, pour
que les nombreux écrivains que nous avons cités dans le chapitre précédent aient
parlé de la prédication de l’Évangile dans nos contrées ; mais Sulpice
Sévère, se plaçant à un point de vue différent, et considérant la masse restée
païenne jusqu’au IVe siècle, a dit avec raison que la foi avait
triomphé tardivement dans les Gaules.
M. Paulin Pâris, dans sa nouvelle
édition de l’Histoire littéraire de la France (t. Ier,
p. 441), propose une autre interprétation, en croyant que le passage en
question a été obscurci par le mauvais placement d’une virgule : « J’irai
même », dit-il, « au-delà de MM. Darras, Arbellot, de Bausset, Roquefort, en proposant
de rapporter le serius de Sulpice aux persécutions qui auraient frappé
assez tard la Gaule déjà convertie au Christianisme. C’est ainsi, je le pense,
que l’eût entendu Dom Rivet lui-même, s’il n’eût pas écouté, dans la discussion
des faits de cet ordre, une passion regrettable. Chose singulière ! le
savant bénédictin veut que l’édit de Domitien, rendu en 94 contre les
philosophes, ait fait refluer aussi dans les Gaules les études philosophiques,
il n’admet pas que les nombreuses persécutions faites contre les chrétiens,
durant les deux premiers siècles, aient fait refluer dans les Gaules les
chrétiens chassés de Rome et leurs prédications évangéliques. »
À l’appui de cette
interprétation, nous ferons remarquer que parmi les évangélisateurs des Gaules,
que nous plaçons au premier siècle, il en est fort peu qui aient subi le
martyr ; presque tous sont honorés du culte des confesseurs pontifes.
Si nos contradicteurs ne veulent point
admettre ces explications, ils seront toujours obligés de convenir que Sulpice
Sévère et Grégoire de Tours émettent une opinion contraire à celle d’une foule
d’écrivains qui leur sont contemporains ou antérieurs, et que dès lors nous
avons le droit de n’en pas tenir compte. Et qu’on veuille bien se rappeler que,
parmi les témoignages que nous avons cités, il en est peu qui soient empruntés
à des légendes, parce que nous n’avons pas voulu nous exposer à une fin de
non-recevoir, basée sur les erreurs que peuvent contenir ces documents. Ile ne
faudrait pourtant point abuser de nos concessions, en exaltant l’infaillibilité
de Sulpice Sévère : car nous pourrions rappeler que ses assertions sont
loin d’être incontestables, comme lorsqu'il prétend que Néron, réalisation de
l’Antéchrist, était encore en vie au Ve siècle ; lorsqu’il nous dit que
Titus, en haine des juifs et des chrétiens, fit mettre le feu au temple de
Jérusalem ; lorsqu’il raconte que Trajan défendit de persécuter les
chrétiens, ce qui est formellement contraire à la teneur de sa lettre à Pline.
Aussi Mamachoi a-t-il porté ce sévère jugement : « Je crois peu à
Sulpice Sévère qui se trompe souvent et se montre peu habile en histoire[4]. »
Grégoire de Tours, auquel on peut
reprocher d’aussi nombreuses erreurs[5], sans que sa sincérité
soit mise en cause, a fourni à l’école de Launoy son principal argument.
« Du temps de Dèce », nous dit-il[6], « sept évêques
furent envoyés pour prêcher la foi dans les Gaules, comme l’atteste l’histoire
de la passion du martyr saint Saturnin. » Elle s’exprime en ces
termes : « Sous le consulat de Dèce et de Gratus, comme on s’en souvient,
par une tradition fidèle, la ville de Toulouse reçut son premier évêque, saint
Saturnin. » Voici donc les évêques qui furent envoyés :
« Gatien, à Tours ; Trophime, à Arles ; Paul, à Narbonne ;
Saturnin, à Toulouse ; Denis, à Paris ; Austremoine, chez les
Arvernes ; Martial, à Limoges. »
M. l’abbé Faillon (Mon. inéd.,
2, p. 370) a parfaitement expliqué la méprise de Grégoire de Tours. Nous
possédons les Actes de saint Saturnin, où il est dit qu’il vint à Toulouse sous
le consulat de Dèce (erreur que nous expliquerons plus tard), mais où il n’est
fait aucune mention de ses compagnons. D’un autre côté, nous connaissons les
Actes de saint Ursin qui énumèrent les sept évêques, parmi lesquels il place
saint Denis, en attribuant leur mission à saint Pierre. Grégoire de Tours,
sachant fort bien que saint Denis n’avait pas été envoyé par le Prince des
Apôtres, a reconnu là une faute chronologique ; en voulant la corriger, il
est tombé dans une bien plus grave erreur, et il a appliqué aux sept évêques
l’attribution du règne de Dèce qu’il avait trouvée dans les Actes de saint Saturnin.
Quand nos adversaires nous reprochent de nous « cramponner à des légendes
qu’ont rejetées nos savants les plus orthodoxes »[7], ils devraient bien se
rappeler que Grégoire de Tours n’a basé son opinion que sur une légende, et,
qui plus est, sur une légende dont nous démontrerons le peu de valeur.
L’évêque de Tours s’est donné
d’ailleurs de fréquents démentis. Il a inséré, dans son Histoire des Francs, la
lettre adressée par sept évêques à sainte Radegonde, où il est dit que
« dès la naissance de la religion catholique, on commença à respirer l’air
de la foi dans les Gaules » ; nous avons vu plus haut qu’il place au
premier siècle l’apostolat de saint Eutrope, de saint Ursin et de saint
Saturnin.
Que faut-il conclure de ces
contradictions ? que saint Grégoire de Tours, à une époque où manquaient
les moyens de communication pour s’enquérir des traditions locales, a pu rester
dans le doute sur la véritable date de l’évangélisation des Gaules ; sans
se prononcer sur ce point, il aura tantôt exprimé les traditions qui
parvenaient jusqu’à lui et tantôt accueilli l’opinion contraire consignée dans
une légende fautive qu’il avait sous les yeux. On s’expliquerait ainsi ses précautions
de citation[8] et
le vague de certains renseignements[9]. Ou bien encore, comme l’a
cru Tillemont, on pourrait en induire qu’il y a eu au VIe siècle dux
traditions contradictoires sur l’époque de l’introduction du Christianisme.
Mais nous ajouterons qu’il peut y avoir parité de valeurs entre deux
traditions, dont l’une n’a trouvé d’écho que dans Grégoire de Tours et
peut-être dans Sulpice Sévère, tandis que l’autre a été acceptée par un si rand
nombre d’écrivains contemporains ou antérieurs.
Nous ne voulons point prolonger
la discussion sur un texte qui a tant de fois été élucidé[10] ; nous nous
bornerons à rappeler qu’il est invraisemblable que sept évêques aient été
envoyés de Rome dans les Gaules, en 250, alors que sévissait le plus
énergiquement la persécution de Dèce, et que le clergé romain épouvanté
laissait vacat, pendant seize mois, le siège apostolique ; que l’autorité
de Grégoire de Tours est si peu sûre, que ses plus chauds partisans, tels que
Tillemont, Longueval, Denis de Sainte-Marthe, se sont trouvés obligés de le
délaisser sur divers points, notamment en plaçant saint Trophime au premier
siècle ; que le texte qu’on nous oppose est démenti, non-seulement par une
foule de traditions locales, mais par les historiens que nous avons
cités ; enfin, que, jusqu’au XVIIe siècle, l’opinion isolée de
saint Grégoire de Tours, bien qu’elle fût connue, est restée sans influence et
sans écho.
[1] Sub Aurello deinde, Antonini filio, persecutio
quinta agitata. Ac tum primum, intra Gallias, martyria visa, serius trans Alpes
Dei religione suscepta. Hist. Sacra, l. 2, c. 32. Patrol.
lat., 20, col. 147.
[2] Lib. 2, c. 47.
[3] À Rome même, l’idolâtrie
n’était pas détruite à la fin du IVe siècle, témoin la tentative d’une partie
du sénat, sous le règne de Théodose, pour la restauration officielle du culte
païen. Le polythéisme avait encore, à cette époque, une certaine vitalité,
comme le prouve le poëme anonyme, composé en 394, que M. Morel a publié dans la
Revue archéologique (juin et juillet 1868).
[4] Sulpitio non credam
erranti sæpe et minus perito historiarum. Orig. et antiq. christian.,
22, 270.
[5] C’est précisément dans le
chapitre qu’on invoque contre nous que se trouvent des erreurs de chronologie incontestées
relatives à saint Sixte, saint Laurent, saint Hippolyte, Valentin, Novatien,
etc., que M. Jehan de Saint-Clavien et M. l’abbé Rolland ont fort bien démontré
que Grégoire de Tours ne connaissait que fort imparfaitement l’histoire de ses
propres prédécesseurs. Sur la valeur historique de cet annaliste, voir dans les
Annales de Philosophie, février 1862, un article de M. Lecoy de la
Marche ; M. Kriès, de Vita et scriptis Gregorii ; un article
de M. Ch. Salmon dans la Revue de l’Art chrétien, septembre et novembre
18969.
[6] Hujus tempore, septem viri
episcopi ordinati ad prædicandum in Gallias missi sunt, sicut historia
passionis sancti martyris Saturnini denarrat. Ait enim : « Sub Decio
et Grato consulibus, sicut fideli recordatione retinetur, primum ac summum
Tolosana civitas sanctum Saturninum habere cœperat sacerdotem. » Hi ergo
missi sunt : Turonicis, Gratianus episcopus ; Arelatensibus,
Trophimus episcopus ; Narbonæ, Paulus episcopus ; Tolosæ, Saturninus
episcopus ; Parisiis, Dionysius episcopus ; Arvernis, Stremonius
episcopus ; Lemovicis, Martialis est destinatus episcopus » (Hist.
Franc., t. 1, c. 25).
[7] Maury, Rapport à
l’Institut sur le concours de 1862.
[8] Ut fertur – fama ferente.
[9] Ainsi, pour saint
Austremoine, il se contente de nous dire qu’il fut envoyé par les évêques
(Glor. Conf., c. 30).
[10] Voyez spécialement les ouvrages
déjà cités de Maceda, Ouvrard, Faillon, Arbellot, Salmon, Darras, Gordière,
Freppel, etc.
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lundi 3 novembre 2025
La christianisation de la Gaule au Ier siècle (5)
§ II. – Traditions des Églises de
France
Le révérend Père Picardat, dans
une dissertation manuscrite qu’il a bien voulu nous communiquer, a réuni tous
les passages des écrivains du moyen âge qui attestent la prédication dans les
Gaules au Ier siècle. L’espace ne nous permet point d’aborder ces
longues énumérations, et d’ailleurs nos adversaires conviennent que les auteurs
du moyen âge, à très-peu d’exceptions près[1], sont favorables au
système que nous défendons. On peut signaler quelques divergences sur tel ou
tel Saint, mais il y a uniformité de croyance sur la question générale. Nous ne
reproduisons donc pas ici les témoignages de Paul Warnefride, Paschase Radbert,
Raban Maur, Hincmar, saint Adon, Usuard, Flodoard, Abbon, Yves de Chartres,
Anselme de Laon, Pierre le Vénérable, Ordéric Vital, Innocent III, Albert le
Grand, Vincent de Beauvais, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, etc., ni
les assertions des martyrologes et des légendaires. Nous nous bornerons à
constater que, jusqu’au XVIIIe siècle, une quarantaine des Églises
de France se sont glorifiées d’avoir été évangélisées par des disciples de
Notre-Seigneur ou par ceux des Apôtres[2].
M. Tailliar voudrait ruiner
l’autorité de la tradition en disant (page 54) que, « lorsqu’elle est
dépourvue de ses trois conditions, d’ancienneté, de perpétuité, d’universalité,
elle est insuffisante ; on peut même dire qu’elle n’existe pas ». Ne
demandons pas à la tradition historique les caractères que l’Église réclame
pour la tradition dogmatique. Certaines traditions locales sont parfaitement
incontestables et ne sauraient, en raison même de leur intérêt restreint,
devenir universelles. Nous convenons que, en ce qui concerne tel ou tel Saint,
on ne pourrait point toujours, faute de documents, prouver que la tradition qui
prit place au Ier siècle est ancienne et perpétuelle. Mais, quant à
la tradition générale de l’évangélisation des Gaules aux temps apostoliques,
nous pouvons affirmer qu’elle a pour elle l’ancienneté : qu’on relise nos
textes ; la perpétuité : elle n’a été interrompue qu’au XVIIe
siècle ; l’universalité : toutes nos provinces se sont montrées
unanimes.
Il ne faut pas oublier que la
tradition est un des éléments de la science historique : on doit la
discuter quand elle est en désaccord avec d’autres renseignements : mais
on ne saurait lui opposer purement et simplement une fin de non-recevoir. Qu’on
agisse ainsi vis-à-vis des traditions populaires, on ne s’expose qu’à rejeter
parfois un certain fonds de vérités mêlées à des fables ; mais qu’on
tienne la même rigueur à des traditions qui se retrouvent sur tous les points
de la France et du monde catholique, dans tous les siècles de l’Église ;
dont l’origine se perd dans la nuit des temps ; qui concordent entre elles
malgré l’éloignement des lieux ; qui sont en harmonie avec l’enseignement
général de l’histoire ; qui sont consignées dans les plus vénérables
monuments de la liturgie, c’est vouloir renverser les lois de la critique et
supprimer l’une des sources de la vérité.
§ III. – Autorité liturgique
Toutes les liturgies qui se sont
succédé jusqu’au XVIIe siècle sont unanimes dans leur croyance à
l’évangélisation des Gaules aux temps apostoliques. Nous savons bien que ce
n’est point là une autorité irréfragable en matière d’histoire ; mais on
conviendra que ces traditions, auxquelles on inflige l’épithète méprisante de populaires,
sont élevées par les antiques liturgies à un rang très-officiel et qu’elles
peuvent répondre à leurs détracteurs que possession vaut titre.
Tandis que les réformateurs des
bréviaires français, souvent suspects de jansénisme, se laissèrent gagner par
les innovations de Launoy, le bréviaire romain resta fidèle aux anciennes
traditions. Quand la liturgie universelle fut introduite en France, chaque
diocèse soumit son Propre des Saints à l’approbation du Saint-Siège, et la
Congrégation des Rites, après mûr examen, sanctionna beaucoup de légendes qui
font remonter au premier siècle l’origine de nos Églises[3], alors même que le
Martyrologe romain avait donné des indications contraires.
Ces décisions n’ont assurément
aucune valeur doctrinale, mais on ne saurait leur contester une haute valeur,
au point de vue de la critique historique.
Au sujet du célèbre décret
concernant saint Martial, rendu par Pie IX, le 18 mai 1854, M. Tailliar (p.
49) « bénit la haute sagesse du souverain Pontife Pie IX et l’intelligence
pénétrante du cardinal Antonelli, dont on ne saurait trop louer la sollicitude
et la circonspection dans ces matières délicates », et il ajoute en
note : « Ce décret relatif à saint Martial se borne à déclarer, ce
qui nous semble parfaitement juste, que l’éloge et le culte de ce Saint son
établis de temps immémorial : constare ab immemoriali de elogio et
cultu de quo agitur. Mais il ne décide pas, comme l’articulait la requête
de Mgr l’Évêque de Limoges, que saint Martial est l’envoyé de saint Pierre et
l’un des soixante-douze disciples du Christ ».
M. Tailliar reconnaître
facilement qu’il est dans une complète erreur, en parcourant le document
officiel qui concerne cette cause[4].
Quand Mgr de Buissas, évêque de
Limoges, soumit à l’approbation du Saint-Siège le Propre des Saints de son
diocèse, il conserva à saint Martial le titre et le culte d’Apôtre, que lui
donna toujours la tradition. Le secrétaire de la Congrégation des Rites proposa
de remplacer le culte d’apôtre par celui de confesseur pontife, en partant de
ce principe incontesté que c’est seulement à ceux qui ont fait partie des
disciples de Notre-Seigneur qu’on peut, par privilège, étendre le culte décerné
aux Apôtres. Cette cause historico-liturgique fut débattue devant les cardinaux
de la Congrégation des Rites qui, le 8 avril 1854, reconnurent à l’Église de
Limoges le droit son premier évêque du culte et du titre d’Apôtre et d’insérer
dans sa liturgie qu’il avait été l’un des soixante-douze disciples du
Christ ; C’est ce décret qu’approuve le saint-Père, en constant
l’antiquité du culte spécial de l’Apôtre, qui avait été mis en question, cultu
de quo agitur. Ainsi donc M. Tailliar doit nous permettre d’inscrire au profit
de notre opinion et non de la sienne, « la haute sagesse du souverain
Pontife Pie IX et l’intelligence et l’intelligence pénétrante du cardinal
Antonelli ».
[1] Le moine Léthalde,
écrivain du Xe siècle, dans sa Vie de saint Julien du Mans, reproduit l’opinion
historique de saint Grégoire de Tours, amis en reconnaissant qu’elle est
opposée à la tradition. M. Tailliar invoque quelques passages des martyrologes
de Bède et de Raban Maur ; mais on sait combien ils ont été interpolés.
Les martyrologes de saint Adon et d’Usuard, qui sont considérés comme
authentiques par les critiques les plus compétents, constatent les origines
apostoliques des Églises d’Arles, Vienne, ; Périgueux, Saintes, Trèves,
Narbonne, etc.
[2] Arles (saint Trophime),
Aix (saint Maximin), Apt (saint Auspice), Bayeux (saint Exupère), Beauvais
(saint Lucien), Béziers (saint Aphrodite), Bourges (saint Ursin),
Châlons-sur-Marne (saint Memmie), Chartres (saint Aventin), Clermont-Ferrand
(saint Austremoine), Évreux (saint Taurin), Le Mans (saint Julien), la Limagne
(saint Nectaire), Limoges (saint Marial), Lodève (saint Flour), Marseille
(saint Lazare), Meaux (saint Sanctin),
Metz (saint Clément), Nantes (saint Clair), Narbonne (saint Paul Serge),
Orange (saint Eutrope), Paris (saint Denis), Périgueux (saint Front), Reims et
Soissons (saint Sixte et saint Sinice), Rouen (saint Nicaise), Saintes (saint
Eutrope), Séez (saint Latuin), Senlis (saint Rieul), Sens (saint Savinien),
Toul (saint Mansuet), Toulouse (saint Saturnin), Tours (saint Gatien), Trèves
(saint Valère), le Velay (saint Georges), Verdun (saint Sanctin), Vienne (saint
Crescent), etc.
[3] Propres des diocèses de
Limoges, Aix, Sens, Chartres, Auch, Beauvais, Le Puy, Bayeux, Autun, Tulle,
etc.
[4] Lemovicem. Confirmationis
elogii et cultus ut apostoli quo S. Martialis primus Lemovicensium episcopus
hactenus gavisus est ab immemorabili tempore et ex constitutionnibus
apostolicis. Lemovicis, 1855.
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Catégories : christianisation, évangélisation, Gaule, histoire, Ier siècle, Limoges, Pie IX, saint Martial
vendredi 31 octobre 2025
La christianisation de la Gaule au Ier siècle (4)
IV – Preuves directes de
l’évangélisation des Gaules au première siècle
Nous grouperons sous trois chefs
principaux les preuves directes de l’évangélisation des Gaules au premier
siècle : 1° textes empruntés aux six premiers siècles ; 2° traditions
des Églises de France ; 3° autorité liturgique. Nous réserverons quelques
arguments d’une autre nature pour répondre aux objections des partisans de
saint Grégoire de Tours.
§ 1. – Textes empruntés aux six
premiers siècles
M. Tailliar invoque contre
l’évangélisation de la Gaule, au premier siècle, no,-seulement le témoignage de
Grégoire de Tours, mais « le silence des écrivains des IVe et Ve
siècles ». Il est vrai que quelques auteurs célèbres de cette époque, tels
que Prosper d’Aquitaine, saint Sidoine Apollinaire, saint Paulin de Nole n’ont
rien dit sur le sujet qui nous occupe. Mais n’est-ce pas violer une des règles
les plus incontestées de la critique historique, que d’invoquer l’affirmation
isolée d’un écrivain, qui souvent s’est contredit lui-même, et d’opposer el
silence de quelques autres qui n’étaient pas obligés d’aborder cette question,
à des témoignages très-nombreux et très-variés, les uns datant de la même
époque et les autres plus rapprochés des événements qu’ils racontent ? Ce
sont ces attestations que nous allons produire, en nous renfermant dans les
limites des six premiers siècles : elles montreront, tout aussi bien que
celles qui concernent l’Angleterre et l’Espagne, que lorsque les écrivains que
nous avons cités dans notre deuxième chapitre, proclamaient la diffusion
apostolique de l’Évangile dans toute l’étendue de l’empire romain, ils ne se
sont point laissé entraîner, comme on les en accuse, à des exagérations
oratoires, mais qu’ils ont basé leurs généralités sur des faits précis et
positifs.
Ier siècle. – Saint
Paul, dans sa seconde épître à Timothée, le prie de venir le rejoindre au plus
tôt, parce que ses disciples étaient alors dispersés de tous côtés.
« Démas », écrit-il, « s’en est allée à Thessalonique, Crescent
en Galatie, Tite en Dalmatie »[1] ; par Γαλατία,
faut-il entendre la Galatie, province d’Asie-Mineure, ou bien la Gaule ?
Il est certain que ces deux pays ont été désignés par le même non. Diodore de
Sicile a pris soin de nous apprendre que nous devons notre origine à Galatus,
fils d’Hercule. Au IIIe siècle, Philotrate, dans sa Vie des Philosophes, s’étonne
que Phavorinus, natif d’Arles, dans la Galatie occidentale, parlât si bien la
langue grecque. Strabon et Ammien Marcellin nous disent que les Grecs
désignaient les Gaulois sous le nom de Galates[2]. Le doute pourrait donc
être permis sur la véritable signification géographique du passage de saint
Paul, si les anciens commentateurs ne sous avaient éclairés à ce sujet. Saint Épiphane[3] et Théodoret[4] ont fait remarquer qu’il
s’ait ici de la Gaule et non point de la Galatie[5]. Eusèbe de Césarée[6], Sophronius[7] et la Chronique
d’Alexandrie nous disent également que Crescent, disciple de saint Paul, vécut
dans les Gales. Ainsi donc, la tradition de l’Église de Vienne est en parfaite
harmonie avec les historiens grecs, et assurément on ne les soupçonnera point,
comme on l’a dit injustement pour nos légendaires, d’avoir voulu, par intérêt
local, grandir l’antiquité d’une Église particulière. Sans vouloir donner à
cette première preuve une valeur absolue, nous ferons remarquer qu’elle tire
surtout sa force de la concordance des textes que nous avons invoqués avec la tradition
viennoise[8].
IIe siècle. –
L’hérétique Bardesanes, qui florissait sous Marc-Aurèle, loue la pureté du
mariage chez les chrétiens, quel que soit le pays qu’ils habitent, la Partie,
la Bactriane ou la Gaule[9].
Vers l’an 170, saint Irénée,
évêque de Lyon, pour montrer l’uniformité de la foi, nous dit que « les
Églises qui ont été fondées en Germanie n’ont pas une croyance ni une tradition
différentes de celles qui existent chez les Ibères, de celles qui existent chez
les Celtes, ni de celles qui existent en Orient[10]. »
Si on nous objecte qu’il ne s’git
ici que de la province de Lyon, parce que César, dans ses Commentaires,
la désigne seule sous le nom de Celtique, nous répondrons que les Grecs
donnaient ce nom à toute la Gaule et, de plus, que saint irénée aurait commis
une grave inexactitude en parlant au pluriel des Églises de la celtique – Hæ
quæ in Celtis – s’il n’y avait eu alors dans la Gaule que l’Église de Lyon
dont il était l’évêque, et celles de Valence et de Besançon, qu’il fit gouverner
par deux de ses disciples : car, au point de vue où il se plaçait, c’était
là un seul et unique témoignage.
Vers l’an 188, saint Irénée
présida à Lyon deux Conciles : l’un qui condamna les hérésies de Valentin
et de Marcion, l’autre qui proscrivit l’usage des Quartodécimans. Cette
dernière assemblée comptait treize évêques. Eusèbe de Césarée mentionne la
lettre synodale adressée au pape Victor sur le Concile qu’avait présidé saint
Irénée[11]. M. Tailliar comprend
autrement que tout le monde le texte d’Eusèbe, et il ajoute : « On
invoque, il est vrai, un synodique dans lequel on fait figurer treize évêques
qui se seraient réunis à cette époque ; mais cette pièce, évidemment
controuvée, est postérieure à la réorganisation des provinces, opérée par
Constantin. Elle contient, en effet, l’indication de treize cités que renferme
la province viennoise et que mentionne la Notice des Gaules. C’est un acte
apocryphe qui ne mérite aucune confiance. » Il faudrait autre chose qu’une
telle allégation pour faire rejeter l’existence d’un Concile quia été admis par
Baluze, Baronius, Bini, Bosquet, Cossart, Hardouin, Labbe, Longueval, Sirmond,
Henri de Valois, etc. Tillemont lui-même, dont ce Concile dérange le système,
ne peut s’empêcher d’en reconnaître l’authenticité t laisse échapper à regret
cet aveu : « Ce qui donne lieu de croire qu’il y avait des évêques
établis en plusieurs lieux[12]. »
IIIe siècle. – Saint
Cyprien, évêque de Cartage, adressa, en 254, au pape saint Étienne, une lettre
pressante pour l’engager à faire déposer Maxime, évêque d’Arles, qui propageait
les erreurs de Novatien. Il y dit que Faustin, évêque de Lyon, lui avait écrit
deux fois à ce sujet. « Marcien », ajouta-t-il, « se vante
depuis longtemps de son adhésion à la secte de Novatien et de sa rupture avec
notre communion… C’est déjà trop que, dans les années qui viennent de
s’écouler, un si grand nombre de nos frères soient morts sans voir reçu la paix
de l’Église[13]. »
Il est impossible de concilier ce
texte avec l’opinion qui fait fonder nos Églises, et spécialement celle
d’Arles, en 250. Supposons un instant, avec M. Tailliar, que l’évêque de cette
cité, saint Trophime, ait pu être déposé en 252 et remplacé alors par Marcien.
La dénonciation des erreurs par Cyprien eut lieu en 254, comment faire
concorder ce rapide espace de deux années avec le temps qu’ont dû exiger les
deux communications de Faustin, évêque de Lyon ; avec les défections des
fidèles, qui ont eu lieu annis istis superioribis ; avec le schisme
de Marcien, qui date de longtemps, qui jampridem jactat et prædicat ?
Aussi, M. Tailliar commence-t-il par dire que « cette lettre est
apocryphe ». C’est, assurément, un argument commode pour se débarrasser
des textes gênants, et on abuse trop contre nous de ce facile procédé. Baluze
et les autres éditeurs de saint Cyprien ont prouvé que celle lettre était
authentique et qu’elle avait été écrite avant l’an 254.
Dès lors, nous n’avons plus à
nous occuper de toutes les hypothèses qu’accumule M. Tailliar, en disant
« qu’il se peut que cette lettre ait été remaniée dans l’intérêt de
la métropole d’Arles » ; qu’en changeant Adrumetis en Arelatis, on a
pu métamorphoser un évêque d’Afrique en un évêque d’Arles : et enfin, qu’
« en admettant que la lettre en question soit de saint Cyprien…, elle a
pu, à la rigueur, être écrite en 257. »
Il est un ouvrage bien plus
ancien dont on n’a pas encore essayé de nier l’authenticité : c’est le
traité de Tertullien contre les Juifs, écrit l’an 200. Nous y lisons que les
diverses nations des Gaules et que des contrées de la Grande-Bretagne, restées
inaccessibles aux Romains, étaient soumises à l’empire du Christ[14]. Nos adversaires nous
répondent que, par ces diverses provinces des Gaules, on peut entendre
seulement la province cisalpine et la province lyonnaise. Qu’on nous explique
alors comment les missionnaires du Ier siècle ont pu enjamber la Gaule Belgique
pour se rendre en Angleterre.
IVe siècle. – Saint
Épiphane nous dit que saint Luc exerça le ministère de la parole sainte en
divers pays et surtout dans les Gaules[15], ce qui est conforme aux
traditions de l’Église de Rennes[16]. Plusieurs de nos
adversaires, entre autres Tillemont et Fleury, ont admis cette prédication de
saint Luc dans nos contrées.
Saint Jérôme, écrivant à une dame
espagnole, nommée Théodora, s’exprime en ces termes : « Saint Irénée,
évêque de Lyon, homme des temps apostoliques et disciples de Papias, auditeur
de Jean l’Évangéliste, rapporte qu’un certain Marc, issu de la race de Basilide
le Gnostique, vint d’abord dans la Gaule et infesta de sa doctrine les pays
arrosés par le Rhône et la Garonne ; puis, passant les Pyrénées, pénétra
jusqu’en Espagne[17]. »
Il importe peu à notre question, comme l’a fait remarquer M. Arbellot[18], que cette citation soit
incomplètement exacte et que saint Jérôme ait confond on non Marc l’Egyptien
avec Marc le Gnostique. Il n’en reste pas moins acquis que ce Père de l’Église
latine a cru qu’il y a eu des Églises chrétiennes, dès le IIe
siècle, dans les contrées où coule la Garonne.
Ve siècle. – Une
épître adressée à saint Jacques, qu’on a longtemps attribuée à saint Clément,
parle des missionnaires envoyés, dès le Ier siècle, dans les Gaules
et en Espagne.[19]
Nous convenons, avec la critique moderne, que ce document est apocryphe ;
mais, comme il a été reproduit au concile de Vaison (442), qui l’a cru
authentique, nous avons le droit de le mentionner parmi les témoignages du Ve
siècle.
C’est aussi à cette époque qu’il
faut faire remonter les Actes de saint Denis[20], où nous lisons
« qu’ayant reçu de saint Clément, successeur de l’apôtre Pierre, l’ordre
de distribuer aux Gentils les semences de la parole divine, il parvint jusqu’à
Paris ». Les Actes de sainte Geneviève[21], datant de la même
époque, précisent le même fait. Les Actes de saint Paul de Narbonne attribuent
sa mission à saint Pierre.
Paul Orose, qui composa son Histoire
au commencement du Ve siècle, nous dit que Marc Aurèle fit
persécuter les chrétiens dans l’Asie et dans les Gaules, et que cette
persécution fut la quatrième que ces contrées subirent depuis celle de Néron[22].
En 450, dix-sept évêques de la
province d’Arles, réunis en Concile, adressèrent une lettre synodale au pape
saint Léon pour lui exposer les droits de leur Église. « C'est un fait de
notoriété publique, dans toutes les provinces des Gaules », disent-ils,
« et qui n’est point ignoré par l’auguste et sainte Église romaine que, la
première sur le sol gaulois, la cité d’Arles a eu l’honneur de recevoir dans
ses murs le prêtre saint Trophime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre[23]. » On a dit, en
cette occasion, comme en plusieurs autres, que saint Pierre devait s’entendre
ici par le Saint-Siège : c’est prêter une absurdité aux Pères du Concile,
qui ont pour but de baser les privilèges de l’Église d’Arles sur l’antiquité de
sa fondation : ils l’établissent en rappelant que saint Trophime était
disciple de saint Pierre ; ils n’auraient rien prouvé en disant qu’il fut
envoyé par le Saint-Siège.
« Ce qui reste constant, dit
M. Tailliar (p. 72), c’est que l’Église d’Arles a, en 449, allégué, dans une
requête, qu’elle avait pour fondateur un envoyé de saint Pierre. Mais ce ne
sont pas les articulations d’un plaideur qui produisent l’autorité de la chose
jugée : cet effet ne résulte que de la décision du Pape. C’est là un
principe élémentaire en droit. » Nous sera-t-il permis de notre côté
d’invoquer un principe élémentaire de morale : c’est qu’il ne faut pas
accuser sans preuves. Voici dix-sept évêques qui constatent purement et
simplement que toutes les Gaules, ainsi que Rome, reconnaissent que l’Église
d’Arles a été fondée par un disciple de saint Pierre, et on répond qu’ils ont
menti. Mais ç’aurait tout à la fois une coupable imprudence et une insigne
maladresse : car l’Église de Vienne, engagée dans le débat, aurait eu beau
jeu pour démentir une grossière invention. Remarquons d’ailleurs que le
procèsportait uniquement sur la primauté de l’Église d’Arles et non sur son antiquité.
C’était là un fait hors de contestation et qu’avait reconnu le pape Zozime, en
417 : « On ne doit », disait-il, « sous aucun prétexte,
déroger à l’antique privilège de la ville métropolitaine d’Arles. par notre
siège fut envoyé, en premier lieu, de grand pontife Trophime ; et, de sa
source, toute la Gaule vit couler dans son sein les ruisseaux de la foi[24]. »
Un manuscrit du IXe siècle,
conservé à la bibliothèque de la Minerve, contient, entre autres opuscules, un
traité anonyme contre les Ariens, que les meilleurs critiques italiens
attribuent au Ve ou au VIe siècle. l’auteur s’exprime ainsi dans un passage où
il a pour ut e prouver que les Églises d’Orient et d’Occident conservent
invariablement les mêmes doctrines qui ont été prêchées par les Apôtres et
leurs disciples immédiats : In Galliis etiam civitas Arelatensis
discipulum apostolorum S. Trophimum habuit fundatorem ; Narbonensis, S.
Paulum ; Tolosana, S. Saturninum ; Vassensis, S. Daphnum. Per istos
enim quatuor apostolorum discipulos in universa Gallia ita sunt ecclesiæ
constitutæ, ut eas per tot annorum spatio nunquam permiserit Christus ab
adversariis occupari[25].
M. Tailliar essaie d’invalider
l’autorité de ce texte, en faisant remarquer (page 73) que saint Daphnus a
signé les Actes du concile d'Arles, tenu en 314, et que, par conséquent, il
existait, non point du temps des douze apôtres, mais seulement au IVe
siècle. est-il donc si rare de voir deux personnages porter le même nom à trois
siècles de distance, et ne trouvons-nous pas, dans un grand nombre de nos
listes épiscopales, ces répétitions de noms, dont le choix a été inspiré par
une pieuse vénération ?
VIe siècle. – Saint
Isidore de Séville nous apprend que l’apôtre saint Philippe annonça l’Évangile
aux Gaulois[26].
Venance Fortunat, dans son hymne
sur saint Denis, rappelle que ce pontife fut envoyé par saint Clément[27]. Dans l’hymne qu’il composa en l’honneur de
saint Martial, il s’écrie : « Vous que Rome et la Gaule
honorent ; tantôt après Pierre, comme étant son inférieur et plus jeune
que lui, tantôt avec Pierre, comme étant son égal dans la prérogative de
l’apostolat ; la tribu de Benjamin vous vit naître d’un sang
illustre ; la ville de Limoges conserve maintenant votre corps sacré[28]. » On conviendra que cet éloge n’aurait aucun
sens, si saint Martial, évêque de Limoges, n’avait pas été compagnon de saint
Pierre et l’n des soixante-douze disciples de Notre-Seigneur.
Les vers de Fortunat paraissent
modelés sur la légende de saint Martial, composée sous le nom d’Aurélien. M.
Arbellot reconnaît, comme tous les critiques, que ce document est rempli de
détails apocryphes ; mais il n’admet pas que le fait principal de la
mission de Martial, du temps de saint Pierre, puisse être une invention de
l’auteur, contraire à la croyance publique et aux traditions du Limousin.
D’ailleurs, la même assertion se retrouve dans d’autres Actes inédits,
remontant au VIe siècle, que M. Arbellot a découverts à la
bibliothèque impériale[29].
Grégoire de Tours cite encore une
lettre adressée à sainte Radegonde par sept évêques, où nous lisons que :
« Dès la naissance de la religion catholique, on commença à respirer la
foi dans les Gaules[30]. » Ailleurs, il nous
est dit que « saint Eutrope, martyrisé à Saintes, fut envoyé dans les
Gaules par le pape Clément, qui le sacra pontife »[31] ; et que saint Ursin
fut ordonné par les disciples des Apôtres et envoyé dans les Gaules, où il
fonda l’Église de Bourges »[32].
Un manuscrit syriaque du VIe
ou VIIe siècle, apporté du monastère de Scété à Londres, en 1839, et
édité par le cardinal Maï, contient le passage suivant : « Rome et
toute l’Italie, l’Espagne, la Grande-Bretagne et la Gaule, avec les autres
contrées voisines, virent s’étendre sur elles la main sacerdotale des Apôtres,
sous la direction de Simon Céphas qui, en quittant Antioche, alla instruire et
diriger l’Église qu’il fonda à Rome et chez les peules voisins[33]. »
M. l’abbé Faillon a trouvé le
passage suivant dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale (n° 5537), qui
date du XIe siècle, mais dont il attribue le texte au VIe :
« Sous Claude, l’apôtre saint Pierre envoya dans les Gaules, pour prêcher
la foi de la Trinité aux Gentils, quelques disciples auxquels il assigna des
villes particulières : ce furent Trophime, Paul, Martial, Austremoine,
Gatien, Saturnin et Valère, et plusieurs autres que le bienheureux Apôtre leur
avait désignés comme compagnons[34]. »
Nos contradicteurs rejettent
comme apocryphes quelques-uns des textes que nous venons de citer, mais presque
toujours pour cette seule raison qu’ils contredisent leurs opinions préconçues.
Quand bien même nous serions obligé de renoncer à quelques-uns de ces
témoignages, il en resterait toujours un nombre plus que suffisant pour prouver
que les premiers siècles de notre ère ont cru que la Gaule a été évangélisée
par les disciples de saint Pierre et de saint Clément.
[1] Demas… abiit Thesalonicam,
Crescens in Galatiam, Titus in Dalmatiam, c. IV, 9 et 10.
[2] Plutarque, dans sa Vie de
César, nomme toujours la Gaule, Γαλατία.
[3] Adv. Hæres., l. 2, c. 11.
[4] In Epist. II ad Timoth., c. IV.
[5] Si d’autres commentateurs
ont cru qu’il s’agissait de la Galatie, c’est que cette province est désignée
plusieurs fois dans les Actes et les Épîtres.
[6] Hist. Eccl., l. 3, c. 4, epi tas
Γαλλiαs.
[7] In Script. ecclesiast.
[8] Le Martyrologe romain
concilie fort bien l’opinion qui fait mourir saint Crescent en Galatie avec
celle qui interprète, come nous l’avons fait, le texte de saint Paul : In
Galatia, S. Crescentis discipulis B. Pauli apostoli, qui in Gallias transitum
faciens, verbo prædicationis multis ad fidem Christi convertit : rediens
vero ad gentem, cui specialiter datus erat episcopus, cum Galatas ipsos usque
ad finem vitae suæ in opere Domini confirmasset, demum sub Trajano martyrium
consummavit. 27 jun.
[9] Quid autem dicemus de
christianorum secta qui in omni parte orbis, imo vero in omni civitate
inveniuntur ? Nec multas Parthi christiani ducunt uxores… Nec Bactriani et
Galli matrimonia corrumpunt. Cité par Baronius, ad an. 175 et le P. Van Heckde,
t. 8, p. 26.
[10] Adv. Hæres., l. 1, c. 10. Patrol.
Grecque, 8, 632.
[11] Epistola quoque Ecclesiarum (seu parochiarum, id est diœceseon)
Galliae extat, quibus præerat Irenæus, Eusèbe, 5, 29. – Le commentateur Henri
de Valois ajoute en note : « Fuit igitur hac epistola synodica, upote
nomine ecclesiarum, ex persona fratrum, id est episcoporum Galliæ. – Eusèbe
avait dit dans un chapitre précédent (23) : « Irenæeus in epístola
quam scripsit nomine fratum quibus præerat in Gallia…”
[12] Hist. Eccl. des six
premiers siècles, IV, p. 441.
[13] Patrol. Lat., t.3,
col. 990.
[14] Et Galliarum diversæ
nationes et Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo ver subdita (Adv. Judæos,
c. 7).
[15] Ipse primum in Dalmatia,
Gallia et Italia ac Macedonia præstitit, sed in Gallia prae cæteris (Adv. Hæres.,
c. 51).
[16] Dom Lobineau, Hist. de
la Bretagne, l. 1, n° 5.
[17] Patrol. Lat., t.
22, col. 689.
[18] Dissertation,
etc., p. 242.
[19] Aliquos ad Gallias
Hispaniasque mittimus.
[20] Bolland., 3 oct.
[21] Surius, 9 janv.
[22] Eo (Lucio Vero) defuncto,
Marcus Antoninus (MarcAurèle) solus reipublicæ præfuit; sed in diebus Parthici
belli persecutiones christianorum, quarta jam post Neronem vice, in Asia et
Gallia, graves præcepto ejus extiterunt, multique sanctorum martyrio coronati
sunt (Hit., l. 7, c. 15, p. 603 de l’édit. De Cologne, 1582). Paul
Warnefride, au VIIIe siècle, reproduit à peu près les mêmes termes.
[23] Missum a beatissimo Petro apostolo. S. Leo, Epist.
65; Patrol. Lat., t. 69, col. 880.
[24] Sane quoniam metroplitanæ
Arelatensium urbi vetus privilegium minime derogandum est, ad quam primum, ex
hac sede, Trophimus, summus antistes, ex cujus fonte totæ Galliæ fidei rivulos
eccedrunt, directus est. Sirmond, Concil. ant. Galliae, 1, 42.
[25] Mamachi, Orig. Christ.,
l. 2, c. 22. – Maceda, p. 14.
[26] Philippus Galliis
prædicat Christum. De ortu et obitu patrum, c. 73.
[27] Patrol. Lat., t.
88, col. 98 :
Clemente Roma praesule
Ab Urbe misssus adfuit
Verbi superni Numinis,
[28] Tellus te Romana, quibus
te Gallica tellus post Petrum recolant juniorem parte secunda, cum Petro
recolunt æqualem sorte priori. Benjamita
tribus te gessit sanguine claro. Urbs te nunc retinet Lemovica corpore sancto.
Ibid., col. 115. Sur l’authenticité de cette pièce, voir Arbellot, Dissertation
sur l’apostolat de saint Martial, p. 72.
[29] Tum B. Petrus Marcialem
episcopum dignum Domino et verum qui ad hoc adsclatus fuerat ut ad prædicandum
gentibus mitteretur, ad se vocavit cui ait… : Est namque civitas in
provincias Gallicarum, profano vacuus errori, nomine Lemovix. Docum. inédits
sur l’apost. de saint Martial .
[30] Hist. Franc., l.
9, c. 32.
[31] De Glor. confess., l. 1, c. 6.
[32] Ibid., c. 80.
[33] Maï, Script. Vet.,
10, 7. – Patrol. græc., 24, col. 627.
[34] Monum. inédits, 2,
374.
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Dominique
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