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dimanche 2 janvier 2022

La légende du 4e mage

Voir un résumé de cette légende du Moyen Âge sur hautetfort.

dimanche 5 décembre 2021

A l'école de saint Joseph. Les secrets du père idéal

Conférence prononcée à la paroisse de L'isle-sur-la-Sorgue le 4 décembre 2021

Je remercie le Père Kissi et Madame Laroche de leur invitation à venir ici, à L’Ile-sur-la-Sorgue, parler du glorieux saint Joseph. En acceptant avec joie cette invitation, qu’il leur a fallu renouveler à deux reprises, compte tenu des événements que nous connaissons, j’ignorai où j’allais mettre les pieds ! Vous vous apprêtez, me suis-je laissé dire, à vous rendre en pèlerinage à Cotignac, pèlerinage lui aussi reporté. C’est dire que saint Joseph occupe déjà une place de choix dans votre ville renommée.

Mais en outre j’y découvre notamment non sans admiration un gîte Saint-Joseph, une maison de vacances Clos saint Joseph, un vin Saint Joseph, une salle saint Joseph à la Congrégation, un pôle d’activité Saint-Joseph à Thor, à six kilomètres d’ici. Sans compter un certain nombre de toiles de votre prestigieuse et active collégiale Notre-Dame des Anges, telles le Songe de saint Joseph ou la Fuite en Égypte.

Saint Joseph est donc bien loin d’être un inconnu chez vous. De ce fait, j’ai l’impression de vendre du miel à l’apiculteur. Qu’importe ! Un adage classique affirme : De Maria numquam satis, l’on ne parlera jamais trop de Marie. Nous n’avons pas crainte de le référer à notre saint : De Joseph numquam satis. Nous ne parlerons jamais trop de saint Joseph. Le sujet est extrêmement vaste. J’ai trouvé un ouvrage de 2000 pages publié à la fin du XXe siècle consacré exclusivement à la bibliographie joséphine !

Il me fallait donc, vous vous en doutez, opérer un choix. D’où le titre donné à cette conférence : « A l’école de saint Joseph. Les secrets du père idéal. » Je me propose tout bonnement de vous en commenter les deux termes, « à l’école de saint Joseph » d’abord, « les secrets du père idéal » ensuite. Mais j’aimerais introduire mon propos, si vous me le permettez, par des considérations sur saint Joseph et la France, et de le conclure par quelques exemples de dévotion joséphine d’ordre pratique.

 

1) Notre premier point porte donc sur saint Joseph et la France

 

Il est bien normal d’examiner cet aspect, en tant que catholique et en tant que Français. Catholique d’abord, parce que saint Joseph joue un rôle essentiel dans l’histoire du salut et dans la genèse du christianisme. Le temps de l’avent dans lequel nous nous trouvons en est l’illustration. Français ensuite, parce que notre pays a été consacré à saint Joseph par le roi Louis XIV, événement majeur que vous ignoriez peut-être.

Voici un peu plus de deux ans et demi, nous avons assisté pétrifiés et le cœur endoloris au gigantesque incendie qui, 14 heures durant, a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vous en gardez tous les images dramatiques en mémoire. Mais avez-vous fait attention à ceci ? La Providence a voulu que le groupe sculpté par Nicolas Coustou demeurât intact au fond du chœur de la cathédrale : la Vierge de Pitié, flanquée des monarques Louis XIII et Louis XIV agenouillés et lui offrant leur couronne. Le premier, par un vœu explicite et solennel a consacré la France, tout le monde le sait, à la Vierge Marie, au titre de son Assomption, aux lieu et place de Monsieur saint Michel.

L’archange saint Michel qui reste néanmoins notre protecteur attitré, comme le pape François l’a rappelé le 29 septembre dernier, lors de la solennité des saints archanges Michel, Gabriel et Raphaël. Invoquons, disait-il à des pèlerins français, « saint Michel, protecteur de la France, de veiller sur votre nation et de la garde dans la fidélité à ses racines et de conduire votre pays sur les voies d’une unité et d’une solidarité toujours plus grandes ».

Louis XIV pour sa part, le dire suscite habituellement l’étonnement du public, le roi Soleil a voulu consacrer notre pays à saint Joseph.

Relatons les faits qui l’ont à prendre une telle mesure. Le 3 novembre 1637, à Notre-Dame-des-Victoires, à Paris, Denys Antheaume, frère Fiacre de Sainte-Marguerite en religion, convers du monastère des Augustins, voit la Sainte Vierge lui apparaître à quatre reprises. Alors que le roi Louis XIII et la reine Anne d’Autriche tardaient à avoir un descendant, Marie présente un enfant au frère, tout en précisant : « Ce n’est pas mon fils, mais l’enfant que Dieu veut donner à la France. »

Elle demande que la reine effectue trois pèlerinages, l’un à Notre-Dame-de-Paris, le second à Notre-Dame-des-Grâces, en Provence, et le dernier à Notre-Dame-des-Victoires, à Paris. Frère Fiacre décrit le sanctuaire de Provence, où il n’est jamais allé, moyennant quoi l’on accorde crédit à sa vision.

Louis XIV naissait l’année suivante, neuf mois exactement après l’apparition à saint Fiacre, dont les calèches prendront le nom, car leur conducteur y plaçait l’effigie du saint. Le dauphin reçoit le prénom de Dieudonné

Le 21 février 1660, Louis XIV, désormais âgé de 21 ans, se rend à Cotignac pour remercier Notre-Dame-des-Grâces de sa naissance.

Trois mois et demi plus tard, le 7 juin 1660, saint Joseph apparaît à Cotignac à un berger très éprouvé par la soif, Gaspard Ricard d’Estienne. C’est une des rares apparitions reconnues, sinon la seule, du glorieux patriarche. Le même jour, Louis XIV se trouvait à la frontière d’Espagne pour y accueillir l’infante Marie-Thérèse, la nouvelle reine de France, qui traversait la Bidassoa pour se rendre au mariage royal organisé à Saint-Jean-de-Luz.

L’apparition de saint Joseph avait fait grand bruit à la Cour et chez deux princesses espagnoles, les plus proches du souverain : sa mère, Anne d’Autriche, et l’infante, Marie-Thérèse d’Espagne.

Le 31 janvier 1661, Monseigneur Joseph Ondedei, évêque de Fréjus, reconnaît officiellement les apparitions de saint Joseph à Cotignac, et en approuve le culte.

La Saint-Joseph est alors reconnue comme fête en France avec une rapidité confondante. Qu’on en juge.

Le cardinal Mazarin, qui assure la régence, meurt, dans la nuit du 8 au 9 mars 1661. Les 9 et 10 mars, Louis XIV, âgé de 22 ans, prend personnellement le pouvoir et s’entoure de deux conseils pour faire entériner ses décisions. Sa dévotion à saint Joseph va se manifester tambour battant.  

Le 12 mars 1661, donc trois jours après avoir assumé ses responsabilités de souverain, Louis XIV décide de solenniser sans retard le culte de saint Joseph : sa fête sera chômée dans tout le Royaume. Les rares évêques ayant pu être contactés à temps donnent leur accord.

Le lendemain, 13 mars, pendant la réunion du Conseil d’En-Haut, le roi interdit donc tout commerce et tout travail tous les 19 mars à partir de 1661. Ce fait est connu et rapporté par les historiens du Grand Siècle.

Parallèlement, Louis XIV consacre le royaume à saint Joseph. La cérémonie a lieu dans l’intimité, dans la chapelle du Louvre, le samedi 19 mars 1661.

L’après-midi de ce même 19 mars, après les vêpres, Bossuet, occupé à prêcher le Carême aux carmélites du Faubourg-Saint-Jacques, célèbre, dans leur chapelle, les gloires du nouveau protecteur de la patrie, en présence d’Anne d’Autriche, sur le thème Le Seigneur s’est choisi un homme selon son cœur.

Le célèbre évêque de Meaux avait accepté, au pied levé, de ne pas prêcher sur le carême et de composer, en grande hâte, ce qui sera son deuxième Panégyrique à saint Joseph. Citons, pour conclure, la belle envolée par laquelle se termine ce sermon :

« Joseph a mérité les plus grands honneurs, parce qu’il n’a jamais été touché de l’honneur ; l’Église n’a rien de plus illustre, parce qu’elle n’a rien de plus caché. Je rends grâces au roi d’avoir voulu honorer sa sainte mémoire avec une nouvelle solennité. Fasse le Dieu tout-puissant que toujours il révèle ainsi la vertu cachée ; mais qu’il ne se contente pas de l’honorer dans le ciel, qu’il la chérisse aussi sur la terre. Qu’à l’exemple des rois pieux, il aille quelquefois la forcer dans sa retraite… Si votre Majesté, Madame, inspire au roi ces sages pensées, elle aura pour sa récompense la félicité. »

Nous voyons que les prédicateurs n’avaient pas leur langue dans la poche quand ils s’adressaient aux souverains, qui ne s’en formalisaient pas, tout au contraire.

 

2) Venons-en maintenant au titre donné à cette conférence, concrètement à son premier point, « à l’école de saint Joseph ».

 

Pourquoi nous mettre à l’école de saint Joseph ? Parce qu’incontestablement nous ne pouvons trouver quelqu’un plus à même de nous introduire auprès de Jésus et de Marie. Il les connaît mieux que quiconque. Il sait ce qu’ils aiment le plus. Il a tout un patrimoine à nous transmettre, toute une histoire à nous relater, tout un monde à nous découvrir.

Un monde à notre portée. Celui d’une vie ordinaire, vécue sans fracas, dans l’humilité, dans le service continuel des plans de Dieu qui, pour lui, Joseph, lui demandent d’être le chef de la Sainte Famille, d’exercer l’autorité d’un père, c’est-à-dire à l’époque celle d’un véritable patriarche.

Joseph se sent, se sait, le moins digne des trois. C’est à lui cependant que revient le gouvernement de la vie de tous les jours, de prendre les décisions réclamées par les circonstances, de veiller constamment au bien de ce Jésus qui n’est autre que le Fils de Dieu descendu sur terre, vrai Dieu et vrai Homme, comme nous le confessons dans le symbole dit d’Athanase. Il est de nos jours avéré qu’il a été composé en réalité par notre voisin, saint Césaire d’Arles, donc au début du VIe siècle.

L’écrivain et apologiste chrétien Ernest Hello s’émerveille : « Il commanda. La mère et l’enfant obéirent. Il me semble que le commandement dut inspirer à saint Joseph des pensées prodigieuses. Il me semble que le nom de Jésus devait avoir pour lui des secrets étonnants. Il me semble que son humilité devait prendre, quand il commandait, des proportions gigantesques, incommensurables avec les sentiments connus. Son humilité devait rejoindre son silence dans son lieu, dans son abîme. Son silence et son humilité devaient grandir appuyés l’un sur l’autre. »

Nul n’a eu autant d’intimité que lui avec sa chère Marie, son épouse, et avec notre Seigneur. C’est à lui qu’est incombée la tâche d’initier Jésus au métier de menuisier-charpentier.

Comme saint Jean-Paul II l’a relevé, « l’Église vénère Joseph de Nazareth comme « artisan », comme travailleur, vraisemblablement charpentier de profession. Parmi tous les travailleurs de la terre, il a été le seul et unique qui a vu chaque jour se présenter à son établi Jésus-Christ, Fils de Dieu et Fils de l’homme. Et c’est lui, Joseph, qui lui a appris son métier, l’y a engagé, lui a enseigné comment surmonter les difficultés et vaincre les résistances de l’élément « matériel », et comment tirer de la matière informe les produits de l’artisanat humain. C’est lui, Joseph de Nazareth, qui a lié une fois pour toutes le Fils de Dieu au travail humain. Grâce à lui, Jésus appartient également au monde du travail et rend témoignage devant Dieu de sa très haute dignité. »

Ceci constitue un encouragement vigoureux pour nous tous, qui apprenons ainsi à sanctifier notre travail et toutes nos activités en offrant leur accomplissement à Dieu pour qu’ils contribuent à l’évangélisation du monde.

C’est Joseph qui a emmené Jésus à la synagogue accomplir ses devoirs religieux le jour du sabbat. Marie n’a pas été en reste bien sûr dans l’éducation quotidienne de son Fils.

Si bien que Jésus n’avait pas de mal à conserver Marie et Joseph présents à l’esprit quand il a commencé à prêcher. N’avait-il pas parcouru avec eux le chemin menant de Nazareth à Bethléem, avant même sa naissance ? Et celui de Nazareth à Jérusalem ? Ne sont-ce pas eux qui l’ont conduit à la synagogue, dès sa tendre enfance, pour y prier le Tout-Puissant, alors même qu’ils connaissaient sa véritable condition ? Mais pouvaient-ils se singulariser ?

Et quand Jésus priait avec ses apôtres, il se souvenait de ces moments de prière familiale, au cours desquels tous trois psalmodiaient les hymnes à l’honneur et à la gloire de son Père.

Que de souvenirs du jour de la Présentation au Temple – Jésus-Dieu était alors conscient –, de chaque montée à Jérusalem depuis l’âge de douze ans ; des offices et du culte suivis avec une ferveur inégalée dans la synagogue de Nazareth aux jours et aux fêtes prescrits…

Comment Jésus pouvait-il prêcher sans penser à celui qui lui avait appris à prononcer le tétragramme sacré du Tout-Puissant et à invoquer Dieu du doux nom d’Abba, papa…

Nous pouvons imaginer facilement que Jésus avait pris des traits, des expressions, des façons de parler, de travailler, de celui qui lui était de fait son père aux yeux des hommes. Si nous nous appliquons ce constat, nous en tirerons la conclusion suivante : en nous mettant pour de bon à l’école de saint Joseph, en apprenant de lui, nous ressemblerons alors à Jésus-Christ.

Mais il faut affirmer aussi que Joseph, et Marie également, n’ont cessé d’être instruits par Jésus. Il faisait tout à la perfection, il vivait toute les vertus au degré absolu, ses réactions étaient toujours éminemment surnaturelles. Marie et Joseph ne cessaient de remercier le Tout-Puissant de la grâce qui leur était faite d’avoir Dieu sous leur toit ; ils s’en émerveillaient jour après jour. L’exemple du Seigneur les tirait davantage vers le haut, autrement dit les sanctifiait toujours plus.

Si l’un ou l’autre d’entre vous a participé à une activité spirituelle organisée par l’Opus Dei, il se sera peut-être étonné d’entendre invoquer saint Joseph en tant que « mon père et seigneur ».

Quelle est la raison de cette appellation ? Tout simplement, parce que dès le début de son existence saint Joseph a voulu entrer dans l’Opus Dei et en prendre la tête. Comme il le faisait avec la Sainte Famille de Nazareth. Or, comme saint Josémaria se considérait « un fondateur sans fondement », il a voulu s’appuyer sur saint Joseph, s’en remettre pleinement à lui.

Saint Joseph peut alors remplir un rôle particulièrement important envers chacun d’entre nous. Il nous apparaît comme un maître de vie intérieure. Il a éduqué Jésus dans la foi, disions-nous ; il lui a appris à prier, à s’adresser en tant qu’homme à son Père. Il lui a enseigné les gestes et les pratiques de la foi juive. Nous l’imaginons penché avec Marie sur le berceau de leur Enfant et lui chanter une berceuse pour l’aider à s’endormir, et s’extasiant sur cet Enfant-Dieu abandonné au sommeil !

L’Évangile atteste qu’au retour du temple, à l’âge de douze ans, il était soumis à Marie et à Joseph, ce qui signifie que, pendant tout ce temps, l’unique occupation du Rédempteur fut de leur obéir : c’était à Joseph de commander, comme chef de cette petite famille, et à Jésus d’obéir, comme sujet ; de sorte qu'il ne faisait jamais un pas ni une action, qu’il ne prenait jamais de nourriture ni de repos, que selon les ordres de Joseph. Mais nous pouvons penser quant à nous que Jésus avait suffisamment de liberté d’esprit, et plus encore d’amour, pour prendre des initiatives et rendre de nombreux services sans que Joseph ou Marie aient à les lui demander.

Si nous prenons Joseph pour père et seigneur de notre âme, pour maître de notre vie intérieure, il nous aidera à imiter son Fils Jésus-Christ en étant fidèles à notre vocation chrétienne dans toutes les activités externes, à les sanctifier comme lui-même a sanctifié sa vie de tous les jours vécue sous le regard de Dieu, en présence de Dieu. Il s'agit en définitive de la sanctification de la vie quotidienne, à laquelle chacun doit s'efforcer en fonction de son état et qui peut être proposée selon un modèle accessible à tous.

Comme saint Paul VI le relevait, « saint Joseph est le modèle des humbles, que le christianisme élève vers de grands destins ; il est la preuve que, pour être de bons et authentiques disciples du Christ, i1 n'y a pas besoin de « grandes choses » : il faut seulement des vertus communes, humaines, simples, mais vraies et authentiques. »

Paul Claudel écrivait à un de ses amis : « Joseph est le patron de la vie cachée. L’Écriture ne rapporte pas de lui un seul mot. C’est le silence qui est père du Verbe. Que de contrastes chez lui ! Il est le patron des célibataires et celui des pères de famille, celui des laïcs et celui des contemplatifs ! Celui des prêtres et celui des hommes d’affaires ».

Qu’est-ce que la vie intérieure, sinon fréquenter Dieu ? Saint Josémaria répondait ainsi à cette question : « Et qui a fréquenté Dieu et la Mère de Dieu avec plus d’intimité que saint Joseph ? Ce n’était pas un vieillard, mais un homme jeune, fort, robuste, plein de vertus et de force.

Saint Joseph a été, sur terre, le protecteur de Dieu. Comme c’est beau et vraiment incroyable ! Protéger le Fils de Dieu, le Verbe incarné. Vous savez, poursuivait le fondateur de l’Opus Dei, que, dans l’immense océan de la Trinité et de l’Unité de Dieu, là où une Personne se trouve, les deux autres y sont aussi nécessairement. Donc saint Joseph, qui fréquentait familièrement Dieu le Fils avait aussi une fréquentation familière de Dieu le Père et de Dieu le Saint-Esprit. J’ai l’habitude de lui dire très souvent pendant la journée : Saint Joseph, mon Père et Seigneur, que j’aime tant, conduits-moi à Marie et à Jésus. Jésus me conduira au Père. Et le Père et le Fils me conduiront jusqu’à l’Esprit Saint, qui procède des deux. »

Ce recours au saint patriarche nous ancre donc plus profondément dans l’intimité de la Très Sainte Trinité, nous apprend à sentir la proximité de Dieu, à l’adorer au plus profond de notre cœur, à aimer tous les événements comme autant de manifestations de l’amour paternel de Dieu à notre égard.

En tant que maître de vie intérieure, nous pouvons nous adresser à lui en ces termes : « Saint Joseph, notre Père et Seigneur, toi, très chaste, très pur, qui as mérité de porter l'Enfant Jésus dans tes bras, et de le laver, et de l’embrasser, apprends-nous à devenir des familiers de notre Dieu, à être purs et dignes d’être d’autres Christs. Et apprends-nous à faire comme le Christ : à rendre divins nos chemins (qu'ils soient obscurs ou lumineux) ; et à apprendre aux hommes à faire de même en leur disant qu'ils peuvent avoir en permanence sur la terre une extraordinaire efficacité spirituelle » (Forge, n° 554).

Cet enseignement du saint patriarche, sur quoi va-t-il porter fondamentalement ? Il me semble que la contribution que nous pouvons attendre du tendre époux de Notre Dame, consiste à nous apprendre à aimer la Volonté de Dieu, dans toutes ses manifestations, dont certaines sont coûteuses, comme lorsqu’un recensement décrété par l’empereur l’oblige à se transporter à Bethléem alors que Marie est sur le point d’accoucher ; comme lorsque l’ange lui demande en songe de fuir en toute hâte, en pleine nuit, avec l’Enfant et sa Mère et se rendre en Égypte, sans plus de précision, car le roi Hérode veut faire périr celui en qui il voit un concurrent ; comme lorsque Jésus reste trois jours au Temple à l’insu de ses parents.

Jésus ayant voulu naître et vivre comme tous les humains, sans faire usage de sa toute-puissance ni revendiquer des droits souverains, il est venu à nous dans une famille modeste, certes considérée de tous dans le village de Nazareth et aux alentours, mais que rien ne distingue vraiment. Si ce ne sont les qualités dont chacun des trois membres est orné. Jésus aurait pu naître dans un palais royal, s’entourer d’une armée de serviteurs, exercer un pouvoir temporel. Rien de tout cela n’entre dans ses plans.

Il choisit l’humilité pour nous apprendre l’orientation désirable pour notre propre existence. Il associe Joseph et Marie à ses choix. Il s’appuie sur eux comme premiers collaborateurs de son œuvre de Rédemption, les plus sûrs, les plus à même de le comprendre et de s’engager à fond à ses côtés.

Nous pouvons donc apprendre de la foi de Joseph, de l’obéissance de Joseph, de son esprit de pauvreté, de son assiduité au travail, de son dévouement de tous les instants, de sa patience dans l’adversité, de son affection envers Jésus et Marie, de son exquise pureté, de la prudence dans ses décisions, de son honnêteté dans ses relations commerciales, de sa disponibilité aux plans de Dieu, de sa piété jamais mise en défaut, de sa vie contemplative, etc.

En tant qu’enfants de Dieu, nous sommes appelés, nous aussi, à être des âmes contemplatives, au milieu du monde, dans nos occupations habituelles. Pour cela, il convient de vivre très unis à Jésus, à Sainte Marie… et à saint Joseph. Il était le chef de famille dans le foyer de Nazareth ; c’est pourquoi il est naturel de nous lui demander de veiller sur la nôtre, et, en tant que patron de l’Église universelle, d’intercéder pour que l’Église s’étende au monde entier, pour que nous soyons nombreux à louer Dieu et à lui rendre grâce.

En outre, Joseph se présente à nous comme un modèle pour notre vocation de chrétien courant, d’homme et de femme de la rue. Il a su rester caché à un point tel qu’il n’apparaît pratiquement pas dans les Évangiles. Or, c’est l’homme qui a eu le privilège de porter dans ses bras Jésus-Christ, qui en a pris soin et l’a protégé. Il a travaillé comme nous, dans une tâche professionnelle, dans un métier, ordinaire, monotone peut-être, mais réalisé avec amour, ce qui lui enlève toute monotonie. Il est malheureux que nous, les chrétiens, nous ayons oublié saint Joseph pendant des siècles ; en Occident, pratiquement jusqu’au XVIe siècle.

En décrétant une année joséphine, le pape François nous aide à le retrouver, à nous éprendre de lui, à le fréquenter.

 

3) Nous en venons ainsi au deuxième terme de l’exposé : les secrets du père idéal.

 

Quels sont alors les secrets du père idéal ? Nous y avons partiellement répondu, me semble-t-il. Nous tournons évidemment nos regards vers la Sainte Famille. Selon saint Jean Damascène, pour bien remplir sa mission, Dieu donna à saint Joseph, envers Jésus, l’affection d’un père, afin qu’il gardât Jésus avec une grande tendresse ; il lui donna la sollicitude d’un père, afin qu’il l’environnât de tous les soins possibles ; il lui donna, enfin, l’autorité d’un père, afin qu’il eût l’assurance d’être obéi en tout ce qu’il ordonnerait touchant la personne du Sauveur.

Assurément, « Joseph était la grande affection de Jésus-Christ, fait remarquer le fondateur de l’Opus Dei ; Marie était sa Mère, qu’il aimait à la folie. Nous allons donc avoir une grande dévotion pour saint Joseph, une dévotion tendre, empreinte de délicatesse, fine et affectueuse. Nous l’appelons notre Père et Seigneur. Eh bien ! Allons constamment à lui comme des enfants ! Et, par lui, à Marie, en dialoguant avec eux deux. Avez-vous vu les représentations de la Sainte Famille avec l’Enfant au milieu, la Sainte Vierge à sa droite et saint Joseph à sa gauche, le tenant par la main ? Eh bien ! Cette fois-ci, c’est nous qui prenons la main de Marie et de Joseph, qui nous conduiront ainsi jusqu’à Jésus. Vous commencerez à le fréquenter, et de la sorte nous nous éprendrons de sa Très Sainte Humanité. »

Sommes-nous conscients d’être aimés tout spécialement de Joseph ? « Saint Joseph, comme la Sainte Vierge, doit aimer singulièrement les pauvres pécheurs, puisque sans le péché, il n’était pas nécessaire qu’il y eût un Rédempteur, et par conséquent Marie n’aurait pas été mère d’un Dieu, Joseph n’aurait pas été le père nourricier de ce Dieu fait homme, ni le glorieux époux de la Vierge… C’est pour cela, affirme saint Liguori, et plusieurs saints docteurs avec lui, que la Vierge Marie est le refuge et l’avocate des pécheurs ; et saint Joseph, au même titre, sera leur défenseur et leur appui. »

Joseph « a transmis au petit Jésus qui grandissait à côté de lui le sens de cette joyeuse disponibilité avec laquelle il reprenait chaque matin son travail quotidien, déclarait un jour le pape Wojtyla. Pour cette raison aussi saint Joseph est mis sous les yeux du peuple chrétien comme un modèle lumineux vers lequel tous les pères devraient se tourner au moment des choix concrets que leur impose la responsabilité d’une famille ».

Joseph est aussi un époux exemplaire. Marie confiait à sainte Brigitte de Suède – elle le rapporte dans le récit de ses Révélations : « Joseph m’a servi comme sa souveraine, et, de mon côté, je me suis abaissée jusqu’à lui rendre les plus petits services.

Quant aux richesses, nous ne gardions pour nous, Joseph et moi, que ce qu’il nous fallait pour nous donner les forces nécessaires dans le service de Dieu. Nous faisons, par amour de Dieu, le sacrifice du superflu de notre entretien, et nous le donnions aux pauvres. D’un autre côté, nous étions toujours contents du peu que nous avions.

De toute éternité j’avais été destinée à être assise sur un trône sublime, à être honorée au-dessus de tous les hommes. Cependant, dans mon humilité, je ne dédaignais pas de servir Joseph, de préparer tout ce qui nous était nécessaire, à lui et à moi.

En me servant, Joseph n’a jamais laissé tomber de ses lèvres aucune parole de légèreté, de murmure ou de colère. Il était très patient dans la pauvreté, très actif au travail, quand il le fallait, très doux à l’égard de ceux qui lui parlaient durement, très prévenant dans les services qu’il me rendait, très attentif à me défendre contre ceux qui attaquaient ma virginité, le très fidèle témoin des merveilles divines.

Il était si bien mort au monde et à la chair, qu’il ne désirait que les choses du ciel.

Il avait une telle foi aux promesses de Dieu, qu’il s’écriait fréquemment : Puissé-je vivre assez pour voir l’accomplissement de la volonté de Dieu !

Il a peu fréquenté les hommes et leurs assemblées. Son unique désir était d’obéir aux lois du Seigneur.

Aussi maintenant sa gloire est grande. »

Comment augmenter notre affection envers le glorieux patriarche ? L’affection naît de mille choses. En voyant simplement une personne, elle nous revient ou ne nous revient pas immédiatement.

Eh bien ! Si nous contemplons saint Joseph à côté de la très Sainte Vierge, et travaillant avec Jésus plus que Jésus ne travaille avec lui, nous constatons aisément que cet homme était remarquable. Il devait être très sûr à tous égards, remarquable sous tous les rapports, pour que Dieu le choisisse, pour qu’Il en fasse son père et le gardien de sa Mère ; pour que le Seigneur, le maître de la création, ait voulu que cette créature lui donne à manger et l’habille, le traite avec affection, avec tendresse, et prenne soin de Lui ; il a dû lui donner la main pour faire ses premiers pas. Ne serait-il pas tout disposé à en faire autant avec nous ? Son désir le plus intime n’est-il pas identique à celui de son Fils qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ? Eh bien ! Remercions-le pour cela et aimons-le.

La sainteté de Joseph n’égale, certes, pas celle de la Vierge Marie, préservée par anticipation du péché originel en vertu des mérites de Jésus-Christ. Mais elle est quand même exceptionnelle, encore une fois en raison du contexte : celui de la présence du Fils de Dieu, le Saint par excellence, et de sa Mère bénie, la toute-sainte.

Le Seigneur a choisi celle qui allait être sa Mère, il l’a remplie de perfections et il a choisi ensuite celui qui devait apparaître comme son père sur la terre. C’est pourquoi, la même raison que les théologiens donnent pour parler des grands privilèges de Sainte Marie, vaut pour saint Joseph. Les théologiens disent, après Duns Scot : Il pouvait le faire, il était raisonnable qu’il le fasse, il l’a donc fait. Il a pu rendre sa Mère la plus belle, la plus grande, la pleine de grâces, et c’était raisonnable. Il l’a donc fait.

Eh bien ! après la Sainte Vierge, vient saint Joseph. Aucune autre créature ne devait fréquenter davantage le Christ notre Seigneur et la Mère du Christ que lui. C’est pourquoi Dieu l’a rempli de vertus, de qualités, de bonnes dispositions. Et s’il est, comme nous l’avons dit, notre Père et Seigneur, il vaut la peine de lui demander de nous apprendre à pénétrer dans l’intimité de Jésus et de Marie, et de nous donner un peu de son patrimoine, parce que les enfants ont droit au patrimoine de leurs parents. C’est pour cela c’est de nouveau saint Josémaria qui nous parle, que je l’appelle Père et Seigneur. Comme cela, il exerce envers nous son rôle de père, il nous forme, il nous instruit, il nous apprend à aimer Dieu en toute circonstance.

Comme le pape Jean-Paul II l’a écrit dans son exhortation apostolique sur saint Joseph Redemptoris custos, le gardien du Rédempteur, « le sacrifice absolu que Joseph fit de toute son existence aux exigences de la venue du Messie dans sa maison trouve son juste motif « dans son insondable vie intérieure, d'où lui viennent des ordres et des réconforts tout à fait particuliers et d'où découlent pour lui la logique et la force, propres aux âmes simples et transparentes, des grandes décisions, comme celle de mettre aussitôt à la disposition des desseins divins sa liberté, sa vocation humaine légitime, son bonheur conjugal, acceptant la condition, la responsabilité et le poids de la famille et renonçant, au profit d'un amour virginal incomparable, à l'amour conjugal naturel qui la constitue et l'alimente ». Cette soumission à Dieu, qui est promptitude de la volonté à se consacrer à tout ce qui concerne son service, n'est autre que l'exercice de la dévotion qui constitue une des expressions de la vertu de religion. »

Saint Joseph peut intervenir dans notre vie, comme Marie l’a fait à Cana, quand elle s’est adressée à Jésus, lui disant : « Ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 3). Parlant de nous, il peut pareillement attirer l’attention de son épouse sur nos besoins fondamentaux, vitaux, pour qu’elle intervienne à son tour auprès de son divin Fils, avec son efficacité bien connue, qui n’est plus à prouver. Avec ce double recours, nous pouvons être assurés que nous serons entendus et que nous obtiendrons ce qui nous convient. Il est, en effet, plus avantageux de demander à notre père et seigneur de nous obtenir ce que Dieu veut plutôt que ce que nous voulons nous-mêmes.

Saint Joseph est le patron de la bonne mort. Saint Alphonse-Marie de Liguori parle de la mort de Joseph lui-même en ces termes : « La présence d’une telle Épouse et d’un tel Fils, nom que daignait prendre le divin Rédempteur, rendit la mort de Joseph bien douce et bien précieuse. Comment, en effet, eût-elle jamais pu être amère, la mort de celui qui expirait dans les bras de la Vie ! Qui pourra jamais exprimer ou comprendre les pures délices, les consolations, les bienheureuses espérances, les actes de résignation, les flammes d’amour, que procuraient au cœur de Joseph les paroles de vie éternelle que lui disaient tour à tour Jésus et Marie en ces derniers moments ? Elle est donc fort raisonnable, l’opinion de saint François de Sales, qui soutient que saint Joseph mourut de pur amour pour Dieu. »

 

4) Achevons notre propos comme annoncé par quelques « cas pratiques » de dévotion envers saint Joseph, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi.

 

Sainte Thérèse d’Avila raconte : « Un jour, après la communion, le Sauveur me commanda de travailler de toutes mes forces à l’établissement de ce monastère. Il donnait la plus complète assurance que cet établissement se ferait et que lui-même y serait fidèlement servi. Il voulait qu’il fut dédié à Saint Joseph : ce Saint nous protégerait à l’une des portes, Notre-Dame, à l’autre, et lui-même, le Christ, se tiendrait au milieu de nous. »

La même sainte récitait tous les jours et faisait réciter par ses religieuses cette prière : « Dieu tout-puissant et très miséricordieux, qui avez donné pour époux à la Vierge Marie, votre très sainte Mère, l’homme juste, le bienheureux Joseph, fils de David, et l’avez choisi pour votre Père nourricier : accordez à votre Église, par les prières et les mérites de ce grande saint, la tranquillité et la paix, et faites-nous la grâce de jouir un jour du bonheur de vous voir éternellement dans le Ciel. Vous, qui étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père, en l’unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

Thérèse affirmait encore sa conviction profonde : « Qui ne trouve pas de maître pour lui enseigner comment faire oraison, qu’il prenne ce saint glorieux (elle parle bien sûr de saint Joseph) pour maître ; elle n’errera pas sur son chemin. »

Pour corriger les désordres de la paroisse Saint-Sulpice, à Paris, M. Olier y fait fleurir, avec la dévotion au Saint-Sacrement et à la Sainte Vierge, la dévotion à saint Joseph. Il le donne pour patron principal à sa compagnie et au séminaire. Il fait mettre sa statue au-dessus de la porte de la maison, à côté de celle de la Sainte Vierge, afin que ses enfants soient fidèles à lui rendre leurs devoirs, à le considérer comme modèle, à recourir à lui comme à leur protecteur et père. Saint Joseph est choisi comme patron du séminaire parce qu'il a mené avec perfection la vie intérieure dont le prêtre a d'autant plus de besoin que ses fonctions extérieures sont plus absorbantes... « Saint Joseph, saint caché, est établi pour communiquer intérieurement la vie suréminente qu'il reçoit du Père et qui découle ensuite par Jésus-Christ sur nous. »

Pour saint François de Sales, Joseph « pouvait faire envie aux Anges et défier le Ciel tout ensemble d’avoir plus de bien que lui ; car, qu’y a-t-il entre les Anges, comparable à la Reine des Anges, et en Dieu, plus que Dieu ? »

« Ô quel saint est le glorieux saint Joseph ! s’exclame-t-il. Il n’est pas seulement patriarche, mais le coryphée de tous les patriarches ; il n’est pas simplement confesseur, mais plus que confesseur, car dans sa confession sont encloses les dignités des évêques, la générosité des martyrs et de tous les autres saints. C’est donc à juste raison qu’il est comparé à la palme qui est le roi des arbres, lequel a la propriété de la virginité, celle de l’humilité et celle de la constance et vaillance, trois vertus desquelles le glorieux Saint Joseph a grandement excellé. »

Vous trouverez d’autres prières dans le recueil intitulé Les plus belle prières de saint Joseph que je publie chez Artège au mois de juin prochain. Et si vous voulez en savoir davantage, vous pouvez vous servir aussi de Mon avent avec saint Joseph, publié par Parole et Prière pour cette période de l’année liturgique qui vient de commencer dimanche dernier.

Terminons, si vous le voulez bien, avec la prière à saint Joseph qui clôt la lettre apostolique Patris corde : « Il ne reste qu’à implorer de saint Joseph la grâce des grâces : notre conversion. Nous lui adressons notre prière : Salut, gardien du Rédempteur, époux de la Vierge Marie. À toi Dieu a confié son Fils ; en toi Marie a remis sa confiance ; avec toi le Christ est devenu homme. Ô bienheureux Joseph, montre-toi aussi un père pour nous, et conduis-nous sur le chemin de la vie. Obtiens-nous grâce, miséricorde et courage, et défends-nous de tout mal. Amen. »

mardi 9 novembre 2021

Discours de réception à l'Académie Delphinale le 8 novembre 2021 - Dominique Le Tourneau

Monsieur le Président

Monsieur le vice-président

Madame la Secrétaire perpétuelle

Mesdames et Messieurs les Académiciens

Chers amis,

Mesdames et Messieurs,

 

« L’on s’accorde à considérer les Académies comme les Sénats de la république des lettres. Ce n’est peut-être pas assez dire ; car les hommes qui font ou qui méritent de faire partie des Sociétés savantes sont en définitive les inventeurs ou les propagateurs des idées qui dirigent tous les actes considérables de l’humanité[1]. » Ainsi s’exprimait notre Confrère de Boissieu en exorde à son discours de réception dans notre Académie, lors de la séance du 10 janvier 1868. Un autre de nos Confrères, Paul Golétty, livrait ses sentiments, dans une circonstance identique, le 19 mai 1876 : « On raconte qu’un jour l’empereur Claude, en errant dans son palais, entendit un grand bruit. Il en demanda la cause ; on lui répondit que Noniatus faisait une lecture publique : Claude vint aussitôt surprendre l’assemblée. Je ne suis pas Claude, et je m’en console ; mais j’ai été attiré, moi aussi, par le bruit si flatteur qui se faisait autour de votre Académie : je me suis approché, d’aimables patrons m’ont ouvert la porte, et c’est ainsi que, lettré sans le savoir, j’ai conquis mon droit de cité parmi vous[2]. »

 Je n’oserais enfiler leurs chausses, trop grandes pour moi. Mais je fais mien leur état d’esprit. Reçu dans cette fière Assemblée, je mesure l’honneur que vous me faites, Mesdames et Messieurs les Académiciens. Je me réjouis de poursuivre, modestement, une sorte d’habitude familiale, puisque figurent parmi mes ancêtres un membre de l’Académie Française, 5 membres de l’Académie des sciences, 2 membres de l’Académie de médecine, un membre de l’Académie des sciences morales et politiques, et deux membres de l’Académie des Beaux-Arts.


[1] Boissieu (M. de), « Éloge de M. J. Mallein. Discours de réception à l’Académie Delphinale », Bulletin de l’Académie Delphinale, 3e série, tome 4e, Grenoble, 1869,

[2] Golléty, P., « Les lectures publiques à Rome. Discours de réception à l’Académie Delphinale », Bulletin de l’Académie Delphinale, 3e série, tome 12e, Grenoble, 1877.. (lire la suite)

Ceci dit, en écoutant des mois derniers l’éloge des Académiciens récemment remplacés et le curriculum vitae de leurs successeurs, je me sens petit, et j’ai presque envie de vous demander de bien vouloir m’excuser d’entre dans une si illustre compagnie, vieille déjà de presque 250 ans.

Ce sentiment, l’évocation de mon prédécesseur, Aimé Bocquet, ne peut que l’aviver. Le monde auquel il nous fait accéder m’était, jusqu’ici, plutôt étranger. Je me suis demandé si, malgré tout, nous pouvions nous retrouver ne serait-ce que sur un point.

Vous savez que Georges Cuvier est considéré comme le fondateur du premier paradigme dans la discipline de la paléontologie. Or, il se trouve que Cuvier a lu à la séance publique de l’Institut, le 15 nivôse an X, soit le 5 janvier 1802, de mon ancêtre Jean d’Arcet, dont je descends en ligne directe à la 6e génération, créateur de l’art de la porcelaine dure, inventeur de la soude artificielle et de « l’alliage d’Arcet » qui contribua au développement de la typographie et révolutionna donc l’imprimerie.

Le lien est ténu, certes, et lointain. Mais le temps ne compte pas pour notre sujet. D’ailleurs la perception du temps n’est pas la même pour chacun de nous. Nous ne ressentons pas le passage du temps de la même manière selon les circonstances. Le romancer Marc Lévy nous le fait comprendre de façon saisissante :

« Tu veux comprendre ce qu'est une année de vie : pose la question à un étudiant qui vient de rater son examen de fin d'année. Un mois de vie : parles-en à une mère qui vient de mettre au monde un enfant prématuré et qui attend qu'il sorte de sa couveuse pour serrer son bébé dans ses bras, sain et sauf. Une semaine : interroge un homme qui travaille dans une usine ou dans une mine pour nourrir sa famille. Un jour : demande à deux amoureux transis qui attendent de se retrouver. Une heure : questionne un claustrophobe, coincé dans un ascenseur en panne. Une seconde : regarde l'expression d'un homme qui vient d'échapper à un accident de voiture, et un millième de seconde : demande à l'athlète qui vient de gagner la médaille d'argent aux jeux Olympiques, et non la médaille d'or pour laquelle il s'était entraîné toute la vie.[1] »

Vous m’avez élu, chers Consœurs et Confrères, au fauteuil numéro 50. Un fauteuil de création récente, puisqu’il fut occupé pour la première fois par Camille Teisseire Hyacinthe, ancien député, qui mourut en 1842. Conseiller référendaire au Parlement de Dauphiné, liquoriste, il fut agent national de la Convention, sous-préfet, puis député et Président du tribunal de commerce et directeur de l'hôpital de Grenoble.

Le fauteuil revint ensuite, de 1842 à 1878, à un avocat, Piat-Longchamp-Dupré, dont je n’ai pu trouver de références précises.

Lui succéda Joseph Accarias, conseiller à la Cour d’appel, dont le discours de réception présentait « Une famille parlementaire du Dauphiné : les Chalvet »[2]. Il y resta de 1878 à 1898.

Maître Edouard Silvy, avocat et greffier en chef du Tribunal de commerce prononce son discours de réception le 9 mars 1900 sur « Grenoble et la Saint-Barthélemy »[3], et reste membre de notre Académie 45 ans durant.

Lui succède le comte Yves du Parc-Locmaria, président des bibliophiles dauphinois, son discours de réception tourne « Autour de Françoise Mionot »[4].

Il siègera jusqu’en 1968, avant d’être remplacé par mon prédécesseur, Aimé Bocquet, qui l’occupera de 1970 à 2017, soit 47 ans !

Votre mari, Madame, aimait à dire : « Quand on a la bonté, on a toutes les qualités. » Nous avons son portrait sous les yeux. Comment ne pas reconnaître au premier coup d’œil qu’il respire précisément de bonté ? « Loin de nous les héros sans humanité, disait Bossuet. Ils pourront bien forcer le respect et ravir l’admiration ; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles des hommes, il y mit premièrement la bonté[5]. » Nous l’avons donc devant nous, la vraie bonté, « … non point de cette odieuse bonté qui n’est que faiblesse, selon Péguy, (…) ramollissement (…) retombée de déliquescence. De cette bonté juste, fille de justice, fille de justesse, de cette bonté ferme, fille de juste fermeté. La seule réellement bonne (…). Rien que du robuste (…). Ni cette odieuse faiblesse, qui ferait haïr la bonté même. Ni cette odieuse dureté, qui ferait haïr la fermeté même »[6].


Cette bonté, Aimé Bocquet l’exerçait d’abord avec ses patients. Car, s’il est connu pour ses découvertes et ses travaux de paléontologue, Aimé Bocquet était avant tout un chirurgien-dentiste, profession qu’il n’a cessé d’exercer. Et qui correspond à une tradition familiale, si je puis m’exprimer ainsi. Il a succédé, en effet, à son père ; un de ses frères et un de ses neveux sont eux aussi chirurgiens-dentistes.

La paléontologie n’était toutefois pas l’essentiel pour Aimé Bocquet. Sa passion première, sa vocation originaire restait l’odontologie, métier qu’il a pratiqué quarante ans avec passion, toujours soucieux des intérêts médicaux et pécuniaires de ses patients. Cédant en 1994 son cabinet à un jeune confrère, l’expression « vendre sa clientèle » lui faisait horreur, il aurait exprimé sa crainte qu’il n’aime pas ses patients autant que lui. Relevons aussi que notre regretté Confrère est venu à la paléontologie par le biais de la spéléologie. Cette pratique l’a amené à vouloir aller plus loin, à en savoir plus sur nos origines. S’il est resté un amateur, la simple énumération de ses titres et des fonctions occupées n’en est pas moins impressionnante. Je me limiterai aux principaux d’entre eux :

De 1979 à 1985, Aimé Bocquet est membre du Conseil supérieur de la recherche archéologique, et directeur des antiquités au ministère de la Culture de 1980 à 1992 ; de 1972 à 2005, il dirige les fouilles néolithiques et les études sur le lac de Charavines ; en 1980, il crée, et dirige de 1980 à 1993, le centre national de recherches archéologiques subaquatiques dont la vocation est la recherche dans les eaux intérieures en France, jumeau du Département des recherches archéologies sous-marines pour la mer ; responsable de la section Préhistoire de l’Institut de Géologie de Grenoble de 1968 à 1990 ; membre de la commission de Préhistoire du Comité des travaux historiques et scientifiques du ministère de l’Éducation nationale de 1985 à 2001 ; fondateur et président du Centre de documentation de la préhistoire alpine de 1958 à 2005 ; chargé de mission au Muse savoisien de Chambéry de 1971 à 1989 ; chargé de cours à l’U.E.R. d’Art et d’Histoire de l’Université de Grenoble entre 1972 et 1982 ; chargé de cours d’Histoire de l’Université de Savoie de 1990 à 1995.

De 1958 à 1986, il procède à des fouilles sur plusieurs sites préhistoriques alpins ; et de 1958 à 1999 il est réalisateur et commissaire de nombreuses expositions de préhistoire en France et à l’étranger.

Ajoutons que sa thèse sur L’Isère pré et protohistorique a permis de rassembler des fonds archéologiques dispersés qui ont été regroupés au Musée dauphinois.

L’on apprécie chez Aimé Bocquet ce que j’appellerai « l’esprit pionnier ». Il est manifeste quand il explique la méthode suivie dans ses divers travaux. Cette qualité est sans conteste le signe d’un véritable savant.

Nous devons à mon illustre prédécesseur une archéologie moderne, conduite en comptant sur le bénévolat, mais innovant dans bien des domaines, comme celui de la dendrochronologie qui permet de dater la première implantation humaine à Charavines exactement en l’an 2268 avant Jésus-Christ.


Aimé Bocquet a publié trois ouvrages : Hannibal chez les Allobroges ; Les Oubliés du lac de Paladru, préfacé par le professeur Yves Coppens du Collège de France ; L’histoire de Balazuc, un village de l’Ardèche.

Faute de temps, nous irons à l’essentiel, c'est-à-dire à ce qui a mobilisé Aimé Bocquet l’été pas moins de trente années durant : Les Oubliés du lac de Paladru.


Je en vous apprendrai rien en disant que le lac de Paladru occupe une dépression d’origine glacière dans les collines du Bas-Dauphiné. Au Moyen Âge, peu avant l’an mil, plusieurs collectivités se sont installées sur ses rives.

Sur les plages de Charavines se trouve le village néolithique des Baigneurs, noyé sous quelques mètres d’eau à une centaine de mètres du rivage actuel.

La grande sécheresse de l’hiver 1971-1972 a eu du bon pour notre propos. En effet, elle fit émerger de la vase six cents pieux. Il fut alors possible d’entreprendre leur topographie précise. Les premiers sondages permirent d’acquérir une conviction fondamentale : le village était pratiquement enfoui depuis son immersion. L’on était donc en présence d’un habitat néolithique parfaitement conservé.


C’est alors qu’André Bocquet entreprit des fouilles subaquatiques. Elles nécessitèrent la mise au point de techniques nouvelles. Aimé Bocquet sut les développer avec succès.

L’humidité permanente indique que les hommes habitaient très près de l’eau et qu’elle était entretenue par la capillarité du sol de craie lacustre toujours gorgée d’eau. À la fouille, cette couche de fumier, très légère, peu compacte, pouvait aisément être « enlevée à la main et sans instrument, ce qui permit de récupérer les vestiges très fragiles comme les textiles ou le bois […]. C’est ce qui fait l’énorme intérêt de la fouille subaquatique. » Et la richesse exceptionnelle du site de Charavines.


Certes l’on ne procède plus de nos jours comme du temps où Aimé Bocquet s’est lancé dans l’aventure de Charavines. Tout est désormais soumis à des normes, des autorisations. L’époque d’Aimé Bocquet a été comme une époque d’or, à laquelle il a imprimée une marque personnelle. Et celle-ci influence durablement sa spécialité.

Mon prédécesseur à notre Académie, aimait partager ses convictions. Témoin le geste munificent consistant à joindre à son ouvrage sur Charavines un DVD contenant 19 volumes, 2800 planches de dessins, des centaines de photos, histogrammes, plans, coupes, et l’inventaire de 10 000 pièces.

 

Nous présentons maintenant « Une relique insigne de la Passion présente à Vienne : la Sainte Nappe sur laquelle le Christ aurait célébré l’Eucharistie ».

 

Il n’existe pas à notre connaissance d’étude systématique de cette relique. La présentation la plus développée se trouve dans l’ouvrage de Le Lièvre, Histoire de l’Antiquité et de la Saincteté de la Cité de Vienne[7]. Les auteurs suivants se contenteront la plupart du temps de le reproduire plus ou moins en détail, sans guère apporter de précision, moins encore d’éléments nouveaux. Malgré le recours au conditionnel, l’intitulé de cette communication peut faire sourire, et pas seulement les voltairiens. Les historiens hausseraient sans doute les épaules, car, en matière de reliques, la plus grande circonspection s’impose, faute de preuves suffisamment solides. Et depuis les heures sombres de la Révolution, notre relique, gardée dans la sacristie de la cathédrale Saint-Maurice, n’en sort pratiquement plus.

            Nous avons été conduits à effectuer des recherches plus approfondies sur la provenance de la Sainte Nappe et ses emplacements successifs, la nature de son reliquaire et le culte dont elle a fait l’objet. Nous pensons avoir établi l’état de la question, sans pouvoir clarifier toutes les zones d’ombre existantes, une certitude sur ce genre d’objet étant exclue par avance. Nous retracerons d’abord un bref historique de l’Église de Vienne (I), avant de présenter l’histoire de la Sainte Nappe du Moyen Âge à nos jours (II) puis, dans une dernière partie, le culte qui lui est rendu (III).

 

I – Bref historique de l’Église de Vienne

 

Pour essayer de cerner autant que faire se peut l’origine de la Sainte Nappe, il convient de commencer par évoquer la fondation de l’Église de Vienne et donc de parler d’abord des premiers évêques de Vienne (A) puis de son église cathédrale (B).

 

A) Les premiers évêques de Vienne

 

            Une difficulté se présente d’emblée à propos des premiers évêques présumés de Vienne.

Le Martyrologe lyonnais rédigé par Adon en 850 fait remonter l’origine de l’Église de Vienne à saint Crescent, disciple de saint Paul, arrivé en 63, auquel ont succédé saint Zacharie, disciple de saint Pierre, arrivé en 68, puis saint Martin[8]. Pour l’historien viennois Nicolas Chorier, « l’Église de Vienne reconnoit pour ses premiers Éuêques Crescent, Zacharie et Martin »[9].

            Cette question reste débattue entre spécialistes. Bornons-nous aux éléments-clés du dossier. Saint Paul envoie Crescent in Galatiam, selon la deuxième épître à Timothée 4, 8. Nombre d’historiens grecs et latins nous apprennent que par Galatiam il faut entendre la Galatie occidentale, autrement dit la Gaule. Certains historiens récents le nient cependant.

            Ils refusent également d’admettre la venue de saint Paul dans la région de Vienne tout comme l’authenticité de l’apostolat de saint Zacharie, qui aurait succédé à saint Crescent, et serait mort martyr en 106. Il aurait reçu du Prince des apôtres le Saint Mantil, l’emportant avec lui à Vienne. Tel est l’enjeu. Ce qui est en cause, n’est autre que la reconnaissance d’une apostolicité exceptionnelle du diocèse de Vienne : il aurait ainsi été fondée par un disciple de saint Paul et un disciple de saint Pierre, les deux colonnes de l’Église universelle.

Je renvoie à mon étude sur l’« origine apostolique du diocèse de Vienne. Une question débattue », paru en septembre dernier dans La Lettre des Académies des Sciences, Lettres et Arts[10].

            Après cette évocation volontairement circonscrite, venons-en au sanctuaire abritant de nos jours la relique insigne, objet de la présente étude.

 

B) La cathédrale de Vienne

 


            L’histoire proprement dite de la Nappe requiert d’indiquer en quelques mots l’évolution subie par la cathédrale de Vienne. Une première cathédrale, « dès qu’elle a eu un nom propre, était sous le vocable des Sept Frères Machabées »[11]. Elle passe au titre de Saint Maurice et de la Légion Thébaine au début du VIIIe siècle. Le culte de saint Maurice et des martyrs thébains avait probablement été introduit à Vienne par saint Avit. Une nouvelle cathédrale voit le jour au XIe siècle, sous le vocable du Sauveur.

            L’église Saint-Maurice, aujourd’hui cathédrale, revendique la gloire de posséder, sous le nom de Saint Mantil ou Sainte Toaille, la nappe vénérable sur laquelle le Seigneur Jésus aurait institué le sacrement de l’Eucharistie lors de la dernière Cène. D’après Le Lièvre, un des plus anciens historiens de Vienne, cette relique, nous l’avons dit, aurait été apportée par saint Zacharie, second évêque de Vienne et premier martyr de la Gaule, sous Trajan, le 26 mai 106[12].

Le Lièvre relate qu’au moment d’envoyer Zacharie à Vienne, saint Pierre lui impose alors les mains et lui remet « la faincte Toaille, ou mantil fur lequel noftre Redempteur auoit confacré la faincte Euchariftie au foupé auec ses Apoftres, pour en honnorer la ville de Vienne ; & luy tint ces parolles : ‘Que N.-S.J.-C. envoie son ange préparer votre chemin et vous accorde ce que vous demanderez. Recevez ce présent sur lequel N.-S.J.-C. avant de souffrir nous donna son corps et son sang en nourriture. Et l’ayant baisé il l’envoya’ »[13].

            Pour Jacques Robin, « l’authenticité de cette Nappe est incontestable »[14]. L’auteur de cette affirmation, un temps curé de Saint-Maurice, s’appuie sur le témoignage de Jean Le Lièvre. Paul Parfait rapporte les termes d’une lettre de l’évêque de Besançon à l’abbé Robin : « Les documents recueillis par vous et puisés aux sources les plus pures défient la critique la plus sévère[15]. »

            Quelle est l’histoire de cette relique, pour autant que nous puissions l’appréhender ?

 

            II – L’histoire du Saint Mantil du Moyen Âge à nos jours

 

L’histoire de Saint Mantil se focalise en premier lieu sur son authenticité soutenue ou niée à partir d’autres arguments (A), et doit être confrontée ensuite à la présence d’une Sainte Nappe en différents lieux (B).

 


A) Des arguments pour et contre l’authenticité de la Sainte Nappe

 

            Nous venons de rapporter les éléments historiques en notre connaissance relatifs à la venue de cette relique dans notre pays à l’aube de son évangélisation. Un doute sur son authenticité est certes permis. Mély la relègue d’ailleurs au genre des reliques « invraisemblables »[16].

            Cependant, le définiteur provincial des Carmes Déchaussez de la Province d’Aquitaine se fait l’écho, au XVIIe siècle, de cette donation par saint Zacharie qui « laisse à Vienne le précieux dépost de la nappe qui avoit servi à la derniere Cene de N. Seigneur, où il institua le S. Sacrement de l’Autel »[17].

            Voulant défendre l’authenticité de la dite relique, « rien, affirme Rohault de Fleury[18], ne s’oppose dans les habitudes antiques à ce que nous la croyions véritable. En effet, les Romains se servaient dans leurs repas d’une mappa pour s’essuyer la bouche, ou du mantile, mantelium, à peu près synonyme, et qui, plus tard, servit à désigner la nappe même que l’usage fit étendre sur la table. On conservait à Constantinople, dans la chapelle impériale, le linteum[19] dont le Sauveur se ceignit au lavement des pieds, le mantile de la Véronique ; il ne serait pas plus étonnant qu’on ait gardé le linge qui couvrait, la table de la Cène. » Non seulement rien ne s’oppose à cette croyance, écrit à son tour Hoppenot, mais une tradition antique et persévérante l’appuie et la corrobore[20].

            En réalité, d’autres témoignages peuvent être avancés en faveur de la relique de la Sainte Nappe. Le Martyrologe gallican indique en effet, à l’article « Zacharie », le 27 mai : « C’est par la munificence de ce pontife que la cité viennoise possède la sainte Nappe sur laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ, à la dernière cène avec ses apôtres, célébra les divins mystères, c’est-à-dire la sainte Eucharistie ; nappe qui est un gage très précieux et un illustre monument de piété chrétienne[21]. »

            Les Bollandistes notent au 26 mai, que « ce saint évêque, dit-on, laissa à son Église la nappe qui servit au souper que Notre-Seigneur Jésus fit avec ses disciples le soir de sa Passion, lorsqu’il institua le Saint-Sacrement de l’autel » [22]. « Ce don précieux a été conservé jusqu’à ce jour dans l’église de Vienne, orné d’or et d’argent », précise une édition antérieure[23].

            Un éloge de la Sainte Nappe a été rédigé en latin et en français par Chorier, en 1668[24]. L’auteur y rapporte que, « à ce que l’on croit », la Vierge Marie a tissé et peint elle-même cette Nappe, sans étayer une telle assertion.

« Selon la coutume des Juifs, la table de la Cène a dû être recouverte d’une nappe. Saint Augustin rappelle cet usage. La tradition ajoute que c’était un travail à l’aiguille fait des propres mains de la Sainte Vierge. Marie, au dire de la tradition, avait déjà tissé la robe sans couture de son Fils ; ne convenait-il pas qu’elle eût encore l’honneur et la joie de façonner de ses doigts le tissu précieux où Jésus devait être étendu, victime d'amour, dans son état sacramentel ?[25] »

            Le tissu de cette Nappe « est fait avec les filaments d’une sorte d’ortie » [26]. Elle se compose « d’un carré d’étoffe grossière de 20 centimètres de côté, renfermée dans un reliquaire argenté, portant en estampage sur le cadre les douze apôtres, avec cette particularité, que Judas est représenté la tête en bas[27]

            Quel crédit accorder à cette relique, alors que d’autres nappes existent ailleurs ?

 

B) La présence d’une Sainte Nappe dans d’autres villes

 

            L’existence de fragments de la Sainte Nappe ou carrément d’une nappe est revendiquée en certains lieux.

            D’après Mgr Duchesne, la nappe de la Cène était conservée dans l’église Saint-Pierre d’Uzerche, en Corrèze[28], sans autre précision.

            Au XIIIe siècle, la cathédrale Notre-Dame du Puy conservait une relique de la Nappe de la Cène, provenant de l’abbaye Saint-Pierre de Vienne[29]. La filiation serait ainsi établie. Cette relique ne semble plus exister.

            Le musée de Vienne, en Autriche, possède un fragment à peu près semblable au dauphinois, « ce qui ferait supposer qu’ils pourraient bien avoir appartenu l’un et l’autre à la même nappe ayant servi à la Cène »[30]. Il reste mentionné au catalogue du Trésor Impérial.

            Hoppenot affirme que l’église Saint-Roch de Lisbonne « prétend posséder » aussi cette relique, la Nappe du Cénacle étant « assez grande pour que, divisée, elle pût enrichir plusieurs églises »[31]. L’abbé Corblet et dit autant. Il émet l’hypothèse que Lisbonne et Vienne n’en ont peut-être « chacune qu’un fragment »[32]. Cependant les actuels desservants de Saint-Roch ignorent tout de cette relique.

            Nous trouvons encore une mention de la présence de la Sainte Touaille à la Sainte-Chapelle de Paris[33]. Tout donne à penser qu’elle a disparu lors de la tourmente révolutionnaire.

            Corrozet mentionne la présence d’une Sainte Touaille dans une église de Nuremberg. Il s’agit en réalité du fragment aujourd’hui présent dans la capitale autrichienne.

            Il est fait enfin état de la présence pour la cathédrale de Moscou d’une même relique, « mais d’étoffe différente » [34], sans preuves à l’appui.

              Le concurrent le plus sérieux est la Sainte Nappe de la cathédrale Santa María de la Asunción, à Coria, province de Cáceres, en Espagne. Des études menées en 2014 ont établi un lien entre la nappe et le Saint-Suaire. Selon les chercheurs, ils pourraient avoir été tissés en même temps et avoir servi tous deux au Cénacle. Pour John Jackson, directeur du centre consacré au Suaire de Turin dans le Colorado, il a pu s’agir, à l’origine, non d’un suaire mais d’une nappe. Les dimensions de la nappe de Coria sont sensiblement égales à celles du Saint Suaire. Pour Rebecca Jackson, intervenue dans l’étude, « le Suaire et la nappe de Coria ont tous deux utilisés lors de la Cène » [35]. Mais cette nappe n’est connue qu’à partir du XVe siècle, donc bien après celle de Vienne. L’afflux de pèlerins conduit à construire une nouvelle cathédrale. Au XVIIIe siècle, la nappe est placée dans un reliquaire conservé dans le musée de la cathédrale.

            Venons-en au culte qui a entouré la relique de la Sainte Nappe à Vienne.

 

            III – Le culte rendu à la Sainte Nappe de Vienne

 

Contrairement à ce que d’aucuns ont prétendu, les sources relatives au culte rendu à la Sainte Toaille ne sont pas du tout inconnues. Nous nous intéresserons dans un premier temps au culte tel qu’il est pratiqué non seulement jusqu’à la Révolution française mais encore de nos jours (A), puis nous présenterons le reliquaire de la Sainte Nappe (B).

 

A) La vénération de la Sainte Nappe jusqu’à la révolution

 

            Ce culte est abondamment illustré par Pierre Cavard dans son ouvrage sur Vienne la Sainte.

La Sainte Nappe était exposée le lundi de Pâques[36]. Chaque année, au dimanche in albis[37], l’église des SS. Apôtres[38] recevait la visite d’un grand nombre de fidèles, à cause des nombreuses indulgences accordées à tous ceux qui vénèrent cette relique, par les Souverains Pontifes et surtout par Innocent IV [1243-1254] »[39] le jour de l’octave de Pâques[40], « à tous ceux qui visiteront en estat convenable[41] cette saincte relique dans la dicte église ».

La veille, aux premières vêpres, « la relique était solennellement exposée sur le maître-autel. Le lendemain, après l’alléluia de la messe, on la portait en procession à travers le cimetière. À une heure de l’après-midi les fidèles se rassemblaient de nouveau dans l’église abbatiale pour entendre un sermon de circonstance et assister aux secondes vêpres. Comme aux plus grandes fêtes de l’année, les chantres étaient en chape et les cloches carillonnaient à quatre ‘bandes’ »[42].

            Comme Madame Paravy le relève, « le compte des offrandes déposées sur le tombeau de Philippe de Chantemilan a permis de constater le primat du pèlerinage de la Sainte Toaille parmi les manifestations viennoises »[43], du XIIIe au milieu du XVe siècle.

            Le témoignage de l’abbé Pla, curé de Saint-Maurice à la fin du XIXe siècle, nous apprend qu’aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte les pèlerins accourent si nombreux, non seulement du Viennois, mais encore du Vivarais, du Forez, du Lyonnais que les hôtelleries et les maisons particulières ne pouvaient les contenir. La foule devait passer la nuit dans les églises ou sur les places publiques[44]. L’affluence était donc considérable. Il s’y mêlait inévitablement des escrocs et autres voleurs à la tire et l’ordre public pouvait en être perturbé.

Une délibération consulaire du mois d’avril 1560 porte sur les mesures de police à prendre pour surveiller les étrangers afin d’éviter ou de limiter les troubles se produisant dans la ville de Vienne à l’occasion de ces manifestations de piété populaire :

« Parce que, d’ancienneté, ceux de Lyon et de l’environ viennent aud. Vienne le jour de Quasimodo a grandes flottes, pour la sainte toaille qui est led. Jour vénérée », les consuls envoient le sire François de la Tour à M. de la Motte-Gondrin et à l’abbé de Savigny, respectivement gouverneurs du Dauphiné et du Lyonnais, « les suppliant leur plaisir être ne permettre descendre dud. Lyon, par eau ni par terre, aucuns suspects »[45].

            D’après Pierre Cavard, Alexandre IV octroie une indulgence de cent jours aux fidèles qui visiteraient l’église Saint-Pierre dans l’octave de Pâques[46].

            En 1562, Vienne tombe aux mains des huguenots. Le reliquaire de la Sainte Nappe leur échappe toutefois, car les religieux de l’église Saint-Pierre l’enterrent, au témoignage de Jean du Bois[47]. Le reliquaire ainsi préservé est exhumé une fois le calme revenu.

            Le culte public reprend en 1568, comme en témoignent les registres de l’Hôtel-Dieu : « Quasimodo, 25 avril, jour que l’on va en procession à Saint-Pierre et au sermon. » Mais la solennité qui, nous l’avons relevé, clôturait les fêtes pascales, « ne devait retrouver son ancien état qu’après la paix définitive, sous Henri IV »[48].

            Au XVIIIe siècle, l’ostension de la relique est déplacée au jour de la solennité de la Pentecôte.

            Quelles que soient les allégations légendaires et les mentions inexactes d’un document du XIVe siècle, la Fundatio Ecclesiæ Viennensis[49], « cette pièce sert du moins à constater cette “possession à une date ancienne, mais que nous ne pouvons fixer avec précision ».

            Le 18 juin 1739, à la clôture de la mission prêchée par le missionnaire royal Jean-Jacques Brydaine (1701-1767)[50], pendant la procession de clôture des exercices le clergé de Saint-Pierre portait la sainte Nappe[51] ainsi que l’épine de la Sainte Couronne conservée dans la cathédrale[52]. La dernière vénération publique eut lieu les 12 et 13 juin 1791[53].

            Cela étant, la dévotion n’a pas disparu pleinement. La Saint Nappe était encore proposée à la vénération des fidèles dans les années 1960 et, à la fin du XXe siècle, elle était placée dans son reliquaire sur le maître-autel le Jeudi Saint.

 

B) Les reliquaires de la Sainte Nappe

 

             Venons-en donc au reliquaire proprement dit. Un inventaire dressé, en 1563, par Gabriel Polin, notaire à Grenoble, le décrit comme « une châsse d’argent doré, où sont autour les douze Apostres rellevés en bosse aveq un saint Zacharie au-dessus, ouvrant et fermant avec deux esquilles d’argent et y ayant au-dessus quatre tornelles d’argent doré et la forme d’un couvert d’église aussy d’argent et en partie doré »[54]. Un inventaire complémentaire mentionne « un vase de cristal enchassé en argent aveq les armes de Saint-Pierre, fermant aveq deux cadenaz d’argent, ayant leurs clefz aussy d’argent, dans lequel est la sainte nappe enveloppée dans un taffetaz rouge » [55].

            À la Révolution, considèrent que la relique est perdue. Cependant, le Directoire ayant ordonné de transporter les vases précieux et les reliques de l’église Saint-Pierre et de l’église Saint-Maurice à la mairie, le sieur Pierre-Amédée Bonjean, orfèvre de son état, s’y rend le 26 avril 1792 à l’effet d’estimer l’or et l’argent des reliquaires. Il est procédé à l’ouverture du reliquaire de la sainte Nappe en présence de « MM. Pioct Abel-Joseph, maire ; Soubeyrand-Raynaud, Triboulet et Serverin, officiers municipaux ; Guy, procureur syndic ; Darces, prêtre-chanoine de l’église collégiale ».

Selon l’inventaire alors dressé, il appert que le dit reliquaire « était monté sur un pied blanc et avait une forme ovale. Une lame d’argent en recouvrait toute la surface[56]. On le pesa après l’avoir séparé de la relique ; et cette relique fut habilement soustraite et sauvée par M. Benatru, secrétaire communal »[57].

Monseigneur de Bonald, archevêque de Lyon en 1839, futur cardinal, n’hésite pas à faire renfermer la dite Nappe dans un nouveau reliquaire[58] et à en renouveler les authentiques[59], reconnaissant ainsi officiellement de nouveau son authenticité. L’église Saint-Pierre ayant été transformée en musée en 1809, c’est dans la cathédrale Saint-Maurice que le nouveau reliquaire est déposé.

            À ces faits s’ajoute le témoignage du curé de la cathédrale Saint-Maurice, publié en 1876. À son arrivée à la cathédrale, il trouve la relique fermée dans une armoire de la sacristie, mais, « le reliquaire présentant une face vitrée très-étroite, on n’apercevait qu’un léger fragment de la relique » [60]. Selon le clergé de la cathédrale, c’était tout ce qui en restait, la partie la plus importante ayant été dérobée lors de l’examen effectué à l’archevêché de Lyon !

Or, désireux de placer l’objet dans un présentoir plus riche, Jacques Robin, avec la permission et en présence de l’autorité religieuse, brise le sceau et découvre alors « la sainte Nappe roulée et soustraite aux regards depuis longtemps, la sainte Nappe envoyée à nous par S. Pierre et confiée à S. Zacharie, notre second évêque. Aussitôt elle a été respectueusement étalée dans un cadre en bois doré. Monseigneur Paulinier y a apposé sept sceaux, et nous la gardons ainsi provisoirement dans ce modeste meuble, jusqu’à ce qu’il nous soit possible de lui donner un écrin moins indigne d’elle » [61].

Ces précisions n’empêchent pas de rencontrer encore de nos jours des affirmations surprenantes, comme celle-ci, figurant sur l’internet : « Il n’est pas possible de décrire cette relique en raison du manque d’informations à ce sujet[62]. » Or, nous venons de voir ce qu’il en est exactement. Il existe d’ailleurs une fiche de la base gouvernementale Palissy concernant les objets mobiliers de l’Isère, facile à consulter sur l’internet. Elle reprend pour l’essentiel des éléments de l’étude de Pierre Cavard. Le reliquaire de la Sainte Nappe, encore appelée Sainte Toaille, sur laquelle le Christ aurait célébré l’Eucharistie le soir de la Cène, y lisons-nous, est en métal fondu, repoussé, en forme de cadre, monté sur un pied circulaire. La bordure du cadre porte des motifs quadrilobés représentant le Christ et ses apôtres, avec une particularité rare, le personnage de Judas étant inversé. Une inscription figure sur la bordure : MUNDI ESTIS SED NON OMNES HOC EST CORPUS MEUM. Ce reliquaire date de la deuxième moitié du XIXe siècle[63].

 

*

*   *

 

              Au terme de cette étude sur la Sainte Nappe, deux points restent à clarifier ou à préciser. D’une part la date exacte à partir de laquelle, au XIIe siècle, l’on commence à parler de l’existence de cette relique ou le document qui en fait état et, d’autre part, la date et le contenu des bulles pontificales accordant des indulgences aux pèlerins présents dans cette métropole pour y vénérer le Saint Mantil. Si nous en croyons les sources, nombre de Souverains Pontifes en auraient octroyé, mais nos recherches dans les Registres pontificaux des papes du XIIIe siècle, Innocent IV (1243-1254), Alexandre IV (1254-1261), Urbain IV (1261-1264), Clément IV (1265-1268), Martin IV (1281-1285), Honorius IV (1285-1287), Nicolas IV (1288-1292), ont été infructueuses[64]. Résumons les principaux arguments qui permettent dans l’état de la question de faire jouer le bénéfice du doute :

 

              a) Le fait que Zacharie soit contemporain de notre Seigneur et disciple de Simon-Pierre.

b) Le poids de la tradition.

c) Les indulgences accordées par les Pontifes romains.

d) Le culte régulier rendu officiellement à la Sainte Nappe jusqu’à une époque récente.

e) Les miracles qui lui sont attribués.

f) La mention de la Sainte Nappe dans l’un ou l’autre martyrologe.

g) La piété du peuple chrétien.

h) Le témoignage du curé de Saint-Maurice.

 

              Quand bien même la présence de la Nappe à Vienne ne serait pas attestée avant le XIIe siècle, cette relique ne saurait être négligée. Les sarcasmes des anticléricaux reflètent une réalité, celle de la reconnaissance de l’existence de reliques par eux remises en cause[65]. Ils se font les témoins involontaires de la piété populaire et de la dévotion solidement enracinée dans la liturgie.

              En tout cas, pour lever le doute évoqué, ne conviendrait-il pas de procéder à une analyse scientifique de la Sainte Nappe, notamment sa datation par le carbone 14 ou de la soumettre à la spectroscopie ?

              Le procédé n’est pas parfait, mais il suffirait à dirimer la question d’une origine du Ier siècle ou simplement médiévale. Cet examen serait probablement la seule façon d’obtenir une assurance, quelle qu’elle soit, et de dissiper, sinon toutes les zones d’ombre subsistant, ce qui relève probablement de l’impossible, du moins certaines d’entre elles.



[1] Lévy, M., Et si c'était vrai..., Paris, Robert Laffont, 2000, p. 228.

[2] Accarias, J., Bulletin de l’Académie Delphinale, 3e série, XV, p. 282.

[3] Silvy, É., Bulletin de l’Académie Delphinale, 4e série, XIV, p. 32.

[4] Du Parc-Locmaria, comte Y., Bulletin de l’Académie Delphinale, 5e série, 18-20, p. 161.

[5] Bossuet, Oraison funèbre du très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, 1649.

[6] Péguy, Ch., Deuxième Élégie XXX, Paris, Gallimard, 1955, p. 134.

[7] LE LIEVRE (J.) (orthographié aussi Lelièvre), Histoire de l’Antiquité et Saincteté de la Cité de Vienne en la Gaule celtique, Vienne, 1623.

[8] Une tradition datant au moins de 1239 rapporte que saint Zacharie est enterré dans l’église Saint-Pierre de Vienne (cf. CHEVALIER [U.,], Choix de documents historiques inédits sur le Dauphiné publiés d’après les registres conservés à la bibliothèque de Grenoble et aux archives de l’Isère, Grenoble, 1874, t. II, 5e livre, p. 20). Son corps est « relevé de terre sous le pontificat d’Innocent IV, qui aurait fait à l’occasion une concession d’indulgences » (GROSPELLIER, « Mélanges d’hagiographie dauphinoise. Les listes épiscopales de Vienne »,  Bulletin d’histoire ecclésiastique et d’archéologie religieuse des diocèses de Valence, Gap, Grenoble et Viviers 20 [1900], p. 22). Le volume de la 7e année du pontificat manque (cf. BERGER [Élie], Les Registres d’Innocent IV publiés et analysés d’après les manuscrits originaux du Vatican et de la Bibliothèque Nationale, t. I, p. IX).

[9] CHORIER (Nicolas), Histoire générale du Dauphiné, Grenoble, 1661, vol. 1, p. 369.

[10] LE TOURNEAU (Dominique), « Origine apostolique du diocèse de Vienne. Une question débattue », La Lettre des Académies des Sciences, Lettres et Arts, n° 37, septembre 2021.

[11] CAVARD (Pierre), Vienne la Sainte, op. cit., p. 91.

[12] Le 25 mai 103, selon MERMET, Chronique religieuse de Vienne (Dauphiné), op. cit., p. 12.

[13] LE LIEVRE (J.), Histoire de l’Antiquité et Saincteté de la Cité de Vienne, op. cit., p. 58 : « Mittat Dominus nofter Iefus Chriftus angelum fuum qui præparet iter tuum, & quæ poftulaveris adiiciat. Accipe hoc munufculum per quo Dominus nofter IIefus Chriftus, antequam pateretur nobis corpus & fanguinem fuum dedit in cibum. Et ofculum eum, emifit a fe. »

[14] Recherches sur les précieuses reliques vénérées dans la Sainte Église de Vienne par le curé de Saint-Maurice (en réalité Jacques ROBIN), Vienne, 1876, p. 1.

[15] PARFAIT (Paul), La Foire aux reliques, Paris, s.d. (XIXe s.)., p. 346.

[16] MÉLY (Fernand de), Exuviæ sacræ constantinopolitanæ. La croix des premiers croisés. La Sainte Lance. La Sainte Couronne, Paris, 1904, p. 184.

[17] SAINT AMABLE (Bonaventure de), Histoire de S. Martial apôtre des Gavles et principalement de l’Aqvitaine et dv Limosin ; ou la défense de son apostolat contre les critiques du temps, Clermont, 1676.

[18] ROHAULT de FLEURY (Ch.), La Messe, études archéologiques sur ses monuments, Paris, 1883, t. VI, « vêtements d’autel », p. 171.

[19] RIANT, Exuviæ sacræ Constantinopolitanæ, Genève 1878, t. II, p. 211 et 213, « Catalogus reliquiarum C. P. » par Nicolaus Thingeyrensis.

[20] Selon HOPPENOT (J.), La Messe dans l’histoire et dans l’art, dans l’âme des saints et dans notre vie, Lille-Paris-Bruges-Bruxelles-Rome, 1906, p. 3-4.

[21] Martyrologe gallican, André du Saussay éd., 1637, Paris, p. 308 : « Munificentiæ verò eiusdem in Viennenses, extat sacra mappa super quam Christus Dominus in vltima coena diuina mysteria celebrauit, pretiosissimum pignus, atque præclarum & efficax Christianæ pietatis & devotionis monimentum. »

[22] GUÉRIN (Mgr Paul), Les Petits Bollandistes, op. cit., tome 6, p. 178.

[23] Bollandistes, 27 mai, édition de 1867, Victor Palmé.

[24] Sous le titre « Nobilissimis et venerandis dominis, domino decano et canonicis Sancti Petri Viennensis Elogium Sacræ Mappæ » : « Venerare hanc Mappam quisquis es / Consecrauit illam Deus dum ei accubuit. / Hac in Mappa conuiua Christus, & conuiuium fuit, / Hac in Mappa panem et vinum mutauit in Deum, / Hac in Mappa cibus Apostolis fuit, & cibus cibi, / Quale conuiuium in quo edit, & editur Deus ! / Creditur Deipara hanc telam texuisse, / Præuiderat futurum conuiuisi, & Mappam posuit. / Interseuit telæ lilia acu picta, / Pinxit seipsam, & filium dum lillia pinxit, / Sedit inter lillia Christus, & lilium fuit. / Seruire aliis cœnis post hanc cœnam Mappa non debuit, / Collegit illam Petrus, & fleuit quoties tetigit, / Memor conuiuij in quo Deus ipse conuiua fuit. / Debebatur Galliæ hæc Mappa interresta lillis, / Debebatur Vienna quæ primaria vrbs galliarum tunc fuit ; / Donauit illam Petrus Viénæ vbi olim honorandam præuidit, / Tulit donum Zacharias Discipulus Christi, & Petri, / Ne dubites de testimonio, protomartur Galliarum fuit. / Nec antiquæ rei quærendus est testis nouus ; / Probat seipsam antiquitas testis sui ; / Fidem faciunt sexdecim sæcula dum aliquid tradunt, / Temerarius est qui id negat quod tempus affirmat. / Ex eo collige antiquitatem Ecclesiæ Viennensis, / Fundauit illam Paulus, Crescens auxit, Zacharias rexit, / Adhuc Martyris sanguis ad Carmelitas rubet in lapide, / Certior esse non potest fidei testis quam sanguis. / Abi Viator, & reuerere hanc Mappam, si pius es, / Materies vrtica est, pungit impium qui non credit. » Y font suite une anagramme : « Eucharistiæ Sacramentum  / Chara Ceres mutata in Iesum », et une épigramme : « Charam hac in Mappa ererem mitauit Iesu, / Non est hæc Cereris, sed Sacra Mappa Dei, / Panis erat diuina Ceres, post enthea verba, / Incipit esse Deus, definit esse Dea » (Les Éloges en français et en latin de Vienne souterraine et de la Sainte Nappe, avec deux lettres du sieur de Mantes sur l’ancienneté et la saincteté de Vienne, Vienne, 1668,  p. 11-12. D’après Charvet, l’auteur de cet opuscule serait Chorier).

[25] DEVAUX (Prosper), L’Eucharistie à travers les siècles. Aperçu historique, Paris, 1919, p. 153.

[26] L’Éducation catholique, 11e année, n° 42, 17 juillet 1891, p. 657.

[27] BAFFERT (Pierre), Monographie historique, archéologique et artistique de l’Église Saint-Maurice de Vienne, 1901, p. 57.

[28] C’est ce qu’affirmaient CORNEILLE (Thomas), Dictionnaire universel géographie et historique contenant la description des Royaumes…, Paris, 1708, vol. III, p. 762 ; DULAURE (Jacques-Antoine), Description des principaux lieux de la France, Paris, 1789, p. 307 ; COLLIN de PLANCY (J. A. S.), Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, Paris, 1822, t. III, p. 229.

[29] DOR (Pierre), « Les reliquaires de la Passion en France du Ve au XVe siècle », Histoire médiévale et archéologique 10 (1999), p. 185.

[30] HOPPENOT (J.), La Messe dans l’histoire et dans l’art, dans l’âme des saints et dans notre vie, op. cit., p. 3 ; BAFFERT (Pierre), « L’Église primatiale Saint-Maurice (cathédrale de Vienne) », dans Annales Dauphinoises 1 (1900), p. 244. Il s’agit du Trésor Impérial, dans la Schweizerhof. Cf. Autriche, Lonely Planet, 2017, p. 66. Le reliquaire, daté de 1518, à Nuremberg, est d’Hans Krug.

[31] HOPPENOT (J.), La Messe dans l’histoire et dans l’art, dans l’âme des saints et dans notre vie, op. cit., p. 4.

[32] CORBLET (Jules), Histoire dogmatique, littéraire et archéologique du sacrement de l’Eucharistie, Paris-Bruxelles-Genève, 1885, p. 66.

[33] CORROZET (Gilles), La Fleur des antiquités et singularités de Paris, Paris, 1533, chap. 12 ; MÜNSTER (Sebastian), La Cosmographie universelle de tout le monde : en laquelle, suiuant les auteurs plus digne sde foy, sont au vray descriptes toutes les parties habitables, & non habitables de la Terre, & de la Mer […], auec trois Tables, 1575. L’affirmation est reprise par BÉRAUD (Antoine Nicolas) et DUFEY (Pierre-Joseph-Spiridion), Dictionnaire historique de Paris, vol. 1, 1828, p. 155 (qui mentionnent dans l’inventaire des reliques, « la sainte nappe, en un tableau ») ; OLLIVIER (Jules), La France littéraire : politique, sciences, beaux-arts 8 (1833), p. 21. La Nappe est mentionnée sans source dans http://chrisagde.free.fr/capetiens/saintechapelleb.htm

[34] COLLIN de PLANCY (J. A. S.), Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, op. cit., t. II, p. 60.

[35] SANABRÍA SIERRA (María del Carmen), thèse de doctorat mentionnée dans https://fr.aleteia.org/2017/07/30/ce-morceau-de-tissu-est-il-la-nappe-utilisee-lors-de-la-cene/

[36] Recherches sur les précieuses reliques vénérées dans la Sainte Église de Vienne, op. cit., p. 175.

[37] Le nom est tiré de l’introït du dimanche de Quasimodo, dans l’octave de Pâques. Il fait « allusion aux néophytes, baptisés pendant la vigile pascale : ils y ont reçu un vêtement blanc, rappelant la robe blanche des élus de l’Apocalypse (7, 9), qu’ils déposaient la veille de ce dimanche, appelé aussi, pour cette raison, dimanche in albis » (LE TOURNEAU [Dominique], Les mots du christianisme. Catholicisme – Orthodoxie – Protestantisme, Paris, 2005, p. 216).

[38] Autre nom de l’église Saint-Pierre.

[39] Chorier parle, lui aussi, d’indulgences accordées par le pape Innocent IV (cf. CHORIER [Nicolas], Recherches sur les antiquités de la ville de Vienne, métropole des Allobroges, capitale de l’empire romain dans les Gaules et des deux royaumes de Bourgogne, Lyon, 1828, p. 273). À vrai dire, cette affirmation aurait besoin d’être étayée par des références précises.

[40] LE LIÈVRE (J.), Histoire de l’Antiquité et Saincteté de la Cité de Vienne, op. cit., p. 59.

[41] C’est-à-dire en remplissant les conditions fixées par l’Église pour obtenir les indulgences.

[42] CAVARD (Pierre), Vienne la Sainte, op. cit., p. 81.

[43] PARAVY (Pierrette), De la chrétienté romaine à la Réforme en Dauphiné. Évêques, fidèles et déviants (vers 1340-vers 1530), Collection de l’École française de Rome 183, 1993, vol. I, p. 728.

[44] MERME(T.), Chronique religieuse de la ville de Vienne (Dauphiné), op. cit., p. 286. Fait repris brièvement par TAYLOR (I.), Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Paris, 1854, Dauphiné, p. 77.

[45] Archives municipales de Vienne, GG 31, n° 30, cité par CAVARD (Pierre), Vienne la Sainte, op. cit., p. 81.

[46] Cf. CAVARD (Pierre), Ibid., p. 81.

[47] JOANNES A BOSCO, Floriacensis vetus bibliotheca Benedictina, sancta, apostolica, pontificia, cæsarea, regia, franco-gallica, Lyon, 1605, texte XXVIII, « Antiquæ, sanctæ ac senatoriæ Viennæ Allobrogum Gallicorum et prophanæ antiquitates », p. 22.

[48] CAVARD (Pierre), Vienne la Sainte, op. cit., p. 82.

[49] Fundatio Sanctæ Viennensis Ecclesiæ, quando et a quibus dotes et bona tam spiritualia quam temporalia obtinuit, ms 10680.

[50] Cf. LE QUERE (François), Un missionnaire au XVIIIe (Jean-Jacques Bridaine), Paris, 1959.

[51] Cf. MERMET, Chronique religieuse de la ville de Vienne (Dauphiné), op. cit.

[52] Elle a été donnée le jour de Pâques 1620 par Jérôme de Villard, évêque de Vienne. Cf. DOR (Pierre), Les épines de la Sainte Couronne du Christ en France, Paris, 2009, p. 588.

[53] CAVARD Pierre, Vienne la Sainte, op. cit., p. 82.

[54] Archives départementales de l’Isère, Fonds de Saint-Pierre de Vienne, cité par PRUDHOMME (A.), « Le Trésor de Saint-Pierre de Vienne », dans Bulletin de l’Académie Delphinale, 3e série, 19 (1884), p. 132 ; CAVARD (Pierre), Vienne la Sainte, op. cit., p. 81.

[55] Archives départementales de l’Isère, Fonds de Saint-Pierre de Vienne, cité par PRUDHOMME (A.), « Le Trésor de Saint-Pierre de Vienne », loc. cit., p. 134.

[56] Inventaire annexé au registre des délibérations de la municipalité, de 1791 à 1792.

[57] Recherches sur les précieuses reliques vénérées dans la Sainte Église de Vienne, op. cit., p. 6, qui se rapporte au témoignage de M. Leymin et de l’auteur de l’inventaire. Cf. également HOPPENOT J., La Messe dans l’histoire et dans l’art, dans l’âme des saints et dans notre vie, op. cit., p. 3.

[58] Une photo est donnée par BAFFERT (Pierre), « L’Église primatiale Saint-Maurice (cathédrale de Vienne) », loc. cit., p. 245.

[59] « Cet acte fut dressé par M. Pagnon, vicaire-général, et très-régulièrement contre-signé et scellé par le secrétaire de l’archevêché » (Recherches sur les précieuses reliques vénérées dans la Sainte Église de Vienne, op. cit., p. 7).

[60] Ibid.

[61] Ibid., p. 7-8.

[62] http://prosamor.wixsite.com/reliquesdelapassion/la-nappe-de-la-cne

[63]Cf. http://www.inventaire.culture.gouv.fr/public/mistral/palissy_fr?ACTION=RETROUVER&FIELD_98=LOCA&VALUE_98=Rh%f4ne%2dAlpes%20&NUMBER=165&GRP=2&REQ=%28%28Rh%f4ne%2dAlpes%29%20%3aLOCA%20%29&USRNAME=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=3&SYN=1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=200&MAX3=200&DOM=Tous La Sainte Nappe ne figure pas dans les objets et mobiliers classés, au 1er juin 1960 : cf. « Monuments, immeubles, sites et objets mobiliers protégés ou classés au titre de la législation sur les monuments historiques », Bulletin de la Société des amis de Vienne, n° 57-58 (1961-1962), p. 95-100.

[64] Il est vrai que les pièces contenues dans les registres, sont « loin de représenter toute l’activité de la chancellerie pontificale entre 1243 et 1254 » (BERGER [Élie], Les Registres d’Innocent IV, op. cit., Paris, t. Ier, 1884, p. xxvi), remarque valable pour les autres registres pontificaux.

[65] Même s’il écrit pour railler, Jules Ollivier doit bien reconnaître que « la sainte nappe opérait beaucoup de miracles » (OLLIVIER [Jules], La France littéraire, loc. cit.).